TROIS MOIS
APRES LE VOTE
DE LA LOI
D’ORIENTATION FONCIERE
UN PLOUF DIGNE
DE SON NOM
ANTOINE
GIVAUDAN
( 15 AVRIL 1968 )
Il s’agit
d’un propos rageur devant les retards pris dans les discussions des principaux
décrets d’application de la loi d’orientation foncière qui étaient prêts depuis
la fin de l’année 65 ( SDAU et POS principalement ).
J’ai
transmis ce papier à un camarade de promotion à l’ENA qui le fit publier dans
COMBAT, sous le nom d'Antoine PASSY. Ce fut la seule fois où j’eus recours à ce
procédé oblique de protestation dans ma carrière administrative. Le camarade en
question était M. J.P. CHEVENEMENT. Je n'ai plus jamais, par la
suite, agi de cette façon mais toujours à visage découvert.
Sur
le fond même du problème je sentais monter l'obstruction corporative de
l'agriculture et je ne la trouve pas plus légitime qu'autrefois de même que je
blâme l'inaptitude du cabinet du Premier ministre à arbitrer
La presse n’a
jamais tant ouvert ses colonnes aux problèmes urbains. Les discussions du
Conseil de Paris sur un projet de “ schéma directeur ” et sur
l’aménagement des halles suscitent des réactions nombreuses dans l’opinion
publique. Mais le profane s’y retrouve-t-il ? Y a-t-il quelques rapports entre
ces événements et la loi d’orientation
foncière ? Comment y voir plus clair dans ces affaires compliquées ?
Des débats
parlementaires révélateurs
En décembre
1967, le parlement votait après de longs débats une loi d’orientation foncière.
De vis accrochages avaient marqué les discussions. De multiples apaisements
avaient été donnés par le gouvernement. Après neuf années d’existence, la 5ème
République paraissait s’éveiller devant la gravité des problèmes urbains et
d’aménagement du territoire. Les députés, quelle que soit leur appartenance
politique avaient apprécié dans l’ensemble l’effort du gouvernement. Les débats
en font foi. Le projet fut adopté à l’unanimité en première lecture,
la fédération et les communistes s’étant abstenus.
Les sceptiques
-- et ils restaient nombreux -- reprochaient l’insuffisance des mesures
financières et fiscales du projet de loi. D’autres regrettèrent l’inspiration
autoritaire et étatique de diverses dispositions. Quelques uns s’insurgèrent
contre les méthodes employées dans la région parisienne. Tous crurent ou
feignirent de croire à la volonté réelle du gouvernement d’appliquer prestement
et loyalement ce texte indispensable.
Devant le
Sénat, il se produisait un événement digne de l’Assemblée représentative de
“ la France du Seigle et de la Châtaigne ”. La France rurale
réclamait tout d’un coup l’attention du législateur. Un sénateur, ancien
ministre de l’agriculture, mit heureusement quelques clartés dans un débat
confus. Il s’agissait pour le Sénat, de venir à l’aide du corps chancelant du
Génie Rural menacé par le corps vigoureux des Ponts et Chaussées. La campagne,
tout à coup prenait sa revanche sur la ville. elle voulait sa loi d’orientation
foncière et rurale. On nous apprenait ainsi qu’un compte était à régler entre
deux administrations rivales, aussi attentives l’une que l’autre à tondre la
brebis généreuse -- les collectivités locales -- qui a l’imprudence de leur
confier des travaux [R1]. On nous apprenait encore qu’un conflit opposait depuis plusieurs mois le Ministre de
l’Equipement et du Logement et celui de l’Agriculture. C’était à se demander
s’il y avait un gouvernement, un Premier ministre, en un mot un Etat, capable
de mettre un peu d’ordre dans ses écuries.
Les navettes
se succédèrent ; le texte fut poli, amélioré à certains égards, enrichi,
compliqué, apparemment sur quelques points. Le parlement avait accompli sa
mission. Au gouvernement d’accomplir la sienne.
Quelques
énigmes
Trois mois
viennent de s’écouler. Les mesures d’application se font attendre. Serait-ce
que le gouvernement souhaite ajourner l’application de cette loi ? S’en
désintéresse-t-il ?
Pourtant la
presse n’a jamais tant évoqué ce dont il était question devant les assemblées.
Un schéma directeur a été établi pour Paris : Lyon sera la première métropole à
en posséder un, dit Monsieur le Ministre délégué à l’aménagement du territoire.
Dans la région parisienne, on en approuve, dit-on.
Les décrets ne
paraîtraient-ils plus au journal officiel ?
Ou bien se
hâte-t-on, met-on les bouchées doubles afin d’éluder les prescriptions que ces
décrets pourraient prévoir ? Qu’en est-il dans tout cela de l’élaboration
conjointe avec les collectivités locales et de l’information très large qui
devait faire sortir l’urbanisme de la clandestinité.
Cette même loi
ordonne bien que le schéma directeur de la région parisienne est approuvé après
consultation des conseils généraux et du conseil d’administration du district.
A-t-on approuvé ce document ? Où est le décret ? Où sont les avis ? Le citoyen
peut-il -- a-t-il le droit de -- savoir si ce document fondamental a reçu la
sanction officielle du pouvoir central.
Qui commande ?
Qui est responsable ? On peut aussi le demander. Le communiqué du Conseil des
ministres au sujet de Lyon laisse perplexe. Le Ministre délégué à l’aménagement
du territoire parle savamment de ces choses. Un organisme régional d’étude et
d’aménagement d’aire métropolitaine établira le schéma de Lyon. Fort bien. Mais
cet organisme étudie un territoire qui comprend au moins 900 communes. Toutes
ces communes délibéreront donc sur le schéma qui sera élaboré conjointement
avec elles. Qui nous fera croire que ces engagements seront tenus. Ce ne pourrait
être un travail sérieux. Ou bien s’agit-il d’un schéma directeur différent de
celui prévu par la loi d ‘orientation foncière ? L’Etat commencerait-il par tourner la loi qu’il vient d’obtenir ?
Profondes
énigmes en vérité qui n’ont aucune explication logique.
Qui nous fera
croire que les administrations intéressées n’ont pas étudié les mesures
d’application depuis deux ans ? Depuis deux ans en effet ce projet de loi est
sorti des cartons des services, lorsque M. PISANI devint Ministre de
l’Equipement.
Qui nous fera croire que le Ministre de
l’Equipement ne souhaite pas édicter rapidement l’ensemble de sa réforme qui
conditionne l’activité de ses services extérieurs qui, pour la plupart, se sont
lancés dans une application anticipée de la législation nouvelle, dans les
principales grandes villes ! Un numéro récent de la Revue de l’Equipement sur
Grenoble était très significatif à cet égard.
Qui nous fera
croire qu’il s’agit de textes délicats et longs à préparer lorsqu’on connaît
les délais records dans lesquels les administrations sont capables de produire
des ordonnances ?
Les causes ne
sont certainement pas à rechercher dans le perfectionnisme de quelques
technocrates méticuleux, dans la lenteur d’esprit de quelques fonctionnaires
paresseux. Il est urgent de mieux organiser la naissance des villes. Les
maires, les élus doivent être associés. Le temps presse car il se construit,
malgré tout, chaque année quatre cent mille logements. C’est bien peu, mais c’est
peut-être trop lorsqu’on les place à tort et à travers faute d’avoir su
planifier correctement l’utilisation de l’espace.
L’enjeu et le
scandale
Mais cela
importe-t-il à l’Etat ?
Il y a
beaucoup à parier que tous ces retards tiennent aux luttes des diverses
féodalités administratives qui se partagent l’Etat et dans l’incapacité du
gouvernement de les dominer. L’observateur attentif, même s’il n’est pas dans
le secret de ces féodalités, ne peut manquer de soupçonner la partie à trois
qui se joue actuellement.
Une
administration de l’aménagement du territoire, coterie de beaux esprits qui se
targuent d’efficacité, méprisant les administrations traditionnelles ; une
administration de l’équipement, organisée autour du corps des ponts et
chaussées, qui aspire à gouverner l’urbanisme et qui inquiète par sa puissance
potentielle ; une administration de l’agriculture qui, dans la meilleure
tradition d’autrefois, entend rester seule dans les campagnes. Et d’autres
administrations convoitent certainement le gâteau de l’aménagement du
territoire. N’y a-t-il pas le Ministère de l’Intérieur ? Et celui des Affaires
Culturelles ? Et celui du tourisme ? N’y a-t-il pas aussi un préfet de la
région parisienne qui gouverne sa région comme un proconsul ? Seul le
Ministère des Finances, souverain, doit s’amuser. Il sait qu’il peut toujours
avoir le dernier mot.
Ce fatras de
réalités, c’est l’Etat; c’est l’intérêt général. C’est la neutralisation
réciproque des uns par les autres. C’est l’équilibre dans l’immobilité.
L’enjeu, pour toutes ces administrations jalouses, c’est d’obtenir la haute
main sur l’aménagement du territoire ou d’un territoire. Et les débats qui les
opposent promettent d’être longs.
Cet Etat
existe-t-il en face de ses fonctionnaires ? Est-il vraiment autre chose que la
somme des aspirations impérialistes des différents corps qui le composent ? Le
gouvernement qui les dirige ne semble pas avoir beaucoup de prises sur les
rouages complexes de ses administrations. Nous nous en doutions. Cet exemple
l’illustre. L’ignorance collective conforte l’arbitraire. Ainsi les élus du
conseil municipal de Paris acceptent d’examiner le schéma directeur qu’on leur
a préparé, dans le dos, avant même qu’on ait défini dans un décret de quelle
manière doit se faire “ l’élaboration conjointe ” imposée par le
parlement. Ainsi les lyonnais se réjouissent d’avoir bientôt un schéma
directeur. Ainsi les banlieusards ne savent pas ce que signifie le leur. Ainsi
les campagnes doivent déjà avoir des plans d’aménagement rural, ces plans mystérieux
qui les feront revivre.
Ainsi
l’Etat se dispense, parce qu’il est incapable de le définir, de l’état de droit
auquel il doit assujettir ses actes. Il se met hors la loi ; c’est tellement
plus commode.
[R1]Chacun sait que le corps du génie rural comme celui des Ponts et Chaussées perçoit des honoraires sur les travaux que leurs membres réalisent pour le compte des communes et des départements. Ces honoraires sont redistribués aux membres de ce corps, de même que le produit de pénalités fiscales vient raffermir le zèle des membres des administrations financières