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LES MILIEUX URBAINS EN EUROPE

 

Antoine givaudan

 

( JUIN 1969 )

« L’europe contemporaine ». Union européenne d’édition. Monaco .1969

 

ORIGINE ET DESTINATION

Cet article publié dans un ouvrage collectif n’a d’autres prétentions que de dégager, à l’intention d’un lecteur profane quelques traits communs et quelques singularités propres aux milieux urbains en général et à ceux de l’Europe en particulier.

Le seul passage avec lequel je suis en désaccord aujourd’hui est celui qui concerne la « spéculation foncière » ( Cf. § « Les politiques foncières »).

J’étais encore prisonnier, à l’époque, d’une idée reçue dont je me suis débarrassé complètement deux ou trois ans plus tard, à la suite d’une réflexion personnelle, approfondie et sans complaisance à ce sujet, car l’explication « spéculative » me paraissait un peu facile et à y regarder de près n’expliquait rien.

Si l’ensemble des milieux urbains étaient d’égale qualité, ( des trois ou quatre qualités qui font le prix en situation d'abondance ) et s’ils étaient offerts en quantité satisfaisante vis à vis de la demande, à ces deux conditions : il n’y aurait pas de spéculation.( [1985-07-00---H-REFLEXIONS-SUR-LA-QUALITE-DE-L-URBANISME]CHAPITRE 1 § 11 )

 

Or, ces deux conditions dépendent, pour l’essentiel, des pouvoirs publics et non des propriétaires ou des constructeurs qui tirent simplement parti d’une situation -- et sans pour autant les plaindre -- sans pouvoir faire autrement.

Avec humour, on remarquera que la « ville émergente » « émergeait » déjà en 1968, quand l’article a été écrit., Je n’étais pas pourtant le plus fin et le plus perspicace des observateurs, ni féru d’expérience.

S’il y a quelque tristesse à éprouver maintenant, c’est de ne pas avoir réussi à mieux maîtriser, comme on pouvait raisonnablement l’espérer, le développement urbain périphérique des grandes agglomérations notamment. L'étalement urbain dont on nous rebat aujourd’hui les oreilles comme si on découvrait soudainement sa réalité, était dès cette époque un problème central. Notre Administration  a eu une grande part de responsabilité dans la manière de le traiter mais les fautes qu’on lui impute habituellement ne correspondent à rien de réel.

 


'Europe est devenue depuis un siècle un continent urbain. Il l'était déjà, à un degré moindre, au temps de la Rome antique, dans sa partie méridionale. A l'apogée du Moyen Age correspondit une apogée de la ville, symbole à la fois de la liberté politique et de la création économique. Depuis lors, les villes ne connurent plus, en général de déclin. Il faut attendre cependant le XIXème siècle pour que le phénomène urbain change de nature en changeant de dimension. C'est pourquoi l'ancienne histoire du continent n'est que d'un piètre secours pour expliquer l'évolution actuelle et si les vestiges du passé nous paraissent aussi précieux, c'est sans doute parce qu'ils demeurent aujourd'hui comme les traces irremplaçables d'un monde disparu. La ville a subi partout plusieurs évolutions qui l'ont brisée.

A des milieux urbains autrefois très différenciés, marqués par les cultures et les influences locales, régionales ou nationales, riches de traditions, forts d'un passé, se substituent des ensembles d'habitat et d'activités soumis aux mêmes lois fonctionnelles, quels que soient les régimes politiques, les climats, le statut de la propriété privée et les techniques de planification urbaine. Il s'agit là d'un fait majeur, d'un fait de civilisation.

Cette évolution procède de quelques causes à l'origine desquelles il n'y a pas, comme beaucoup le croient, le seul accroissement démographique des nations, mais beaucoup plus les mutations technologiques dont elles sont l'objet. Il importe de bien le souligner parce que le caractère impressionnant de l'augmentation de la population urbaine tend à cacher ce processus, typiquement européen; il ne doit pas renverser l'ordre des causes et des effets.

La ville qui était un lieu d'échange est devenue, avec le développement de l'industrie, un lieu de production, pour redevenir un nouveau lieu d'échange. La ville, qui était un bastion refuge, est devenue avec le développement des moyens de communication, une base de départ et de conquêtes. Ce rôle, réservé jadis à quelques villes portuaires, Venise, Gênes, Marseille sur la Méditerranée, Anvers, Londres, Copenhague dans les mers septentrionales, est, de nos jours, celui de toutes les grandes métropoles, qu'elles soient maritimes ou continentales. L'impérialisme urbain est un événement récent.

Il convient alors de plonger plus avant dans la réalité urbaine européenne pour essayer d'en exprimer à la fois ses contours et son contenu, son évolution et ses lignes de force. Bien qu'une pareille démarche se prête mal à la synthèse, quelques traits communs peuvent être dégagés, même si leur généralité leur donne un caractère indubitablement universel. Il n'est donc pas sans intérêt d'opposer, d'abord, les milieux urbains européens aux milieux urbains des autres continents, pour mieux comprendre la spécificité de l'Europe, ou tout au moins la spécificité de sa situation.

L'Europe se place entre deux extrêmes. Le premier est symbolisé par l'Amérique du Nord anglo-saxonne. Ici toutes les villes sont des villes récentes. Ici la ville a été, dès sa naissance, promue au rang de base de départ vers une nouvelle frontière, au rang de productrice industrielle parce qu'elle devait servir les conquérants de terre vierge. A l'exception de quelques villes vieilles, comme New York, La Nouvelle-Orléans ou San Francisco, les villes américaines n'ont généralement pas eu le temps de se constituer une âme, encore peut-on se demander si celles qui en avaient une l'ont gardée. Elles ne sont qu'un corps puissamment irrigué par des infrastructures. Elles ont peu de centre. Elles croissent sans pour autant se densifier jusqu'au point qui fait d'une agglomération une cité.

A l'opposé, il suffit de prendre la plupart des métropoles du Tiers Monde. La ville, là, n'est qu'un immense foyer d'échanges, où l'industrie s'implante à peine, où les densités humaines s'accumulent sur un sol démuni d'équipements.

Les villes européennes sont à mi-chemin. Leur passé les rattache aux villes du Tiers monde et la densité humaine est peut-être plus élevée à Paris que partout ailleurs. Leur avenir est soumis aux tentations de l'urbanisme américain: l'expansion des banlieues pavillonnaires, l'apparition de noyaux commerciaux aux carrefours des grandes voies de communication, la dissociation des fonctions urbaines dans un espace dilaté, constituent plus que l'amorce d'une évolution.

Partout les villes sont de plus en plus le siège du pouvoir. Du pouvoir politique d'abord; même si les campagnes, malgré leur dépeuplement, restent influentes, qu'elles posent, soit un problème agricole dans les économies développées, soit un problème agraire dans les pays en voie de développement. Du pouvoir économique aussi, parce qu'elles sont une accumulation de richesses, de moyens de production et de systèmes de relations économiques. Du pouvoir culturel enfin, par l'immense concentration des connaissances, de savoir, de cerveaux, qu'elles réalisent, et par l'intense circulation d'informations dont elles sont la source et l'aboutissement. L'histoire illustre par ses soubresauts le rôle que les villes, et en particulier les capitales, occupent dans les itinéraires politiques d'un pays. En Europe, les luttes civiles modernes, les révolutions sont un épiphénomène urbain, qu'elles commencent par une émeute populaire ou qu'elles soient fomentées par des professionnels. Elles ont remplacé les jacqueries d'autrefois. Dans les guerres internationales ‑ et l'Europe en a sa part ‑ la prise ou la défense d'une ville entre dans la stratégie comme dans la psychologie collective de la guerre. Il serait plus hasardeux de conférer au développement urbain une vertu systématiquement bénéfique pour le progrès de « l'humanité européenne ». Le réseau dense et complexe des grandes régions urbaines et des métropoles constitue, pour prendre une comparaison à la physique, un système en surfusion, en équilibre instable, puissant mais fragile, capable d'assimiler les hommes et les idées, de promouvoir les progrès jusqu'à leurs limites, mais sujets aussi aux dérèglements les plus catastrophiques. Par sa diversité, l'Europe offre un échantillon de tout.

LE PANORAMA URBAIN DE L'EUROPE

S'en tenir aux seules apparences, telles qu'elles apparaîtraient à un voyageur du cosmos venu d'un autre monde, l'Europe présente trois grandes formes d'urbanisation: des continents, des îles, et des archipels urbains. Si cette simplification néglige des réalités, elle rend compte assez exactement de ce qu'est devenue cette partie de la planète en quelque cinquante ans. Rappelons quelques chiffres. Près de 5 millions de km2, près de 500 millions d'habitants sans la Russie d'Europe, qui à elle seule représente 5,5 millions de km2, et près de 200 millions d'habitants. Une densité d'environ 90 habitants au km2 dans le premier cas, de 55 habitants au km2 dans le second, deux chiffres qui n'ont aucune signification. 80 millions de ces habitants vivent dans 57 villes ou agglomérations de plus de 700 000 habitants, 29 d'entre elles dépassent le million, 400 dépassent le chiffre de cent mille, 400 îlots qui constituent les points les plus visibles des archipels, entourés d'une poussière, de cités moins importantes.

Les continents urbains sont encore peu nombreux; citons les régions de Londres, de Paris, de la Hollande de l'Ouest, de la Ruhr, de Moscou, de Leningrad.

Les îles sont beaucoup plus nombreuses et il s'en trouve d'importantes sous toutes les latitudes. Les archipels se localisent souvent le long des littoraux ou des grandes vallées; l'ensemble est en continuelle expansion et les îlots qui se rejoignent forment des îles qui formeront bientôt de nouveaux continents. Des surfaces urbaines émergent à une vitesse qui se chiffre en kilomètres carrés par an.

Quels sont les formes et le contenu de cette urbanisation? Sous la poussée des besoins et des nouvelles techniques de construction et d'aménagement, les villes grandissent dans les quatre dimensions.

Les deux premières définissent la surface. L'étalement urbain est constitué pour l'essentiel de logements ‑ et en particulier de maisons individuelles avec jardins ‑ et d'activités industrielles. Ce phénomène date de la fin du xxième siècle. La troisième dimension est la hauteur. L'Europe imite les Etats-Unis et s'émancipe peu à peu des contraintes qui avaient réservé l'espace aux clochers, aux beffrois, aux flèches des cathédrales. L'évolution s'est faite au cours des quinze dernières années et correspond à l'apparition d'un secteur tertiaire prédominant dans l'économie. La quatrième dimension est la profondeur; elle est le corollaire de la troisième. L'ensevelissement des activités et notamment des équipements suit avec quelque retard l'édification des gratte-ciels à cause des investissements qu'il requiert, mais il est inéluctable au coeur des plus grosses métropoles et il devrait donner lieu, dans les cinquante années à venir, à une transformation encore plus radicale de la vie urbaine. Le citadin doit, de plus en plus, choisir entre le colossal et l'éparpillement.

En quoi cette croissance ‑ qui ne va pas sans problèmes – a-t-elle quelque spécificité sur le continent européen? Il faut encore pour la saisir recourir à des comparaisons avec le nouveau monde et les pays en voie de développement.

Aux Etats-Unis, la ville a pu s'adapter aux conditions technico-économiques qui tendent à se dissoudre au cours de cette adaptation ‑ parce que la tradition urbaine était faible et les moyens d'action considérables. Ainsi l'usage de l'automobile a directement infléchi les formes d'urbanisation: déclin du centre, quadrillage autoroutier, rôle secondaire des transports en commun, habitat individuel très répandu. Dans les pays en voie de développement, la tradition urbaine n'est pas encore vraiment accessible aux consciences collectives et les moyens sont trop réduits pour que puisse s'y épanouir une urbanisation organisée, qui repose nécessairement sur de gros investissements peu rentables.

En Europe, la tradition urbaine est très forte et les villes anciennes résistent d'autant mieux aux transformations spontanées qu'elles sont souvent des foyers d'histoire et que la rénovation y prend un coût exorbitant. Toutefois, l'usage de l'automobile a déjà bouleversé le fonctionnement de la plupart des grandes agglomérations. L'aspiration à un niveau et un genre de vie de qualité est dans les mentalités individuelles. Les moyens ‑ sans être tant s'en faut à la mesure des besoins de plus en plus nombreux ‑ permettent d'entreprendre beaucoup, avec une efficacité variable. Il en résulte des analogies certaines dans les méthodes de planification du développement urbain ainsi qu'un mimétisme inévitable dans les solutions, quelles que soient par ailleurs les diversités tenant aux moeurs, aux ressources et au génie propres à chacun des Etats.

LES DOCTRINES DE LA PLANIFICATION URBAINE

En 1935, la Charte d'Athènes a défini les grands principes d'un urbanisme fonctionnel: habiter, circuler, travailler, se distraire. Vraie dans le diagnostic des besoins, généreuse dans ses intentions, la Charte fait l'impasse sur l'un des aspects de l'urbanisme les plus difficiles à saisir: celui de la création de milieux urbains, « d'urbanité » ou de « centralité ». Elle correspond aussi à une conception architecturale de l'urbanisme qui ne manque pas de grandeur, mais à laquelle il manque ce que détiennent précisément les villes anciennes souvent au mépris de ces règles.

 La doctrine de la Charte, sans avoir été reprise officiellement, inspire cependant l'ensemble des réalisations de tous les pays d'Europe, dans la mesure où les extensions urbaines périphériques sont devenues le principal moyen de répondre à la croissance des villes. Le simplisme initial fait place à une appréhension plus juste des problèmes. L'évolution est visible dans les méthodes, et c'est à l'occasion de leur utilisation qu'une nouvelle doctrine se fait jour, qui distingue beaucoup mieux que par le passé l'urbanisme, entendu au sens d'art urbain, de l'aménagement.

L'aménagement urbain commence à s'armer comme une discipline autonome, distincte de l'aménagement du territoire par son objet et ses objectifs, distincte aussi de l'urbanisme. Ainsi sont apparus dans beaucoup de pays, des plans régionaux, recouvrant un vaste territoire à organiser autour d'une ou plusieurs agglomérations. L'Angleterre, les pays scandinaves, la Hollande, la France où le concept de schéma directeur a été récemment explicité, se sont engagés dans cette voie. Les pays de l'Est ‑ à partir de bases différentes ‑ la planification économique ‑ parviennent aux mêmes résultats. Il s'agit par ces plans, non point de déterminer en détail les formes urbaines, voire l'architecture, mais de définir, pour une longue période, après des études très diversifiées portant aussi bien sur les milieux urbains que sur les milieux ruraux, les orientations à donner aux extensions des villes, leur localisation préférentielle cohérente avec celle des équipements majeurs ( et en particulier les équipements de transports et de circulation ).

Cette méthode a fait ressortir le concept doctrinal d'urbanisation discontinue, c'est-à-dire de foyers urbains importants, séparés par des coupures naturelles et reliés par des infrastructures permettant les déplacements rapides. Elle a fait aussi ressortir une notion qui ne pouvait pas apparaître au travers de la conception architecturale de la Charte d'Athènes, la notion d'autonomie relative des centres urbains, les uns par rapport aux autres, de concurrence ou de complémentarité. Ces découvertes sont relativement récentes. Elles permettent de juger les politiques d'aménagement. En effet, la plupart des grandes métropoles européennes ont une pesanteur telle qu'elles exercent, à distance, un pouvoir d'attraction qui amène vers elles les activités, les logements et les consommateurs, provoquant des flux migratoires de plus en plus denses, qui saturent les équipements et incitent aux développements radioconcentriques.

L'urbanisation discontinue, conçue pour résorber ces tendances, aboutit à la création de centres urbains nouveaux. C'est ainsi que le vieux continent devient celui des villes nouvelles; notions galvaudées par ailleurs comme celle de village par l'abus qu'il en est fait dans les slogans publicitaires.

La Grande-Bretagne et la Suède ont inauguré la politique des villes nouvelles, sorties ex-nihilo du sol. En Grande-Bretagne, cette politique a reposé sur la création de centres urbains de dimensions moyennes ( moins de 100000 habitants) situés à des distances relativement importantes des agglomérations existantes, de manière à susciter une vie urbaine autonome et à éviter de trop nombreuses migrations quotidiennes. Cette politique a subi en vingt ans une évolution profonde dans sa conception et ses résultats n'ont pas entièrement répondu aux prévisions. En particulier, la taille de ces nouvelles cités a été augmentée, les migrations vers les centres urbains anciens ont été plus fortes qu'il n'était prévu, le ralentissement de la croissance des agglomérations anciennes moins important qu'il n'était envisagé. En 22 ans, les villes nouvelles de la région de Londres n'ont accueilli qu'un sixième de l'augmentation de la population de cette agglomération.

Dans les pays scandinaves, les réalisations, tout en étant à la mesure des problèmes qui se posent dans ces pays, dont la population est presque stabilisée et reste au demeurant assez peu nombreuse en valeur absolue, les villes nouvelles s'organisent, au plus près des agglomérations actuelles, le long des grands axes de transports collectifs. Chacune de ces unités atteint dix ou vingt mille habitants.

D'autres exemples pourraient être cités aux Pays-Bas, en France, en Italie, en Pologne, en Russie. Ils mettent tous en évidence le rôle prédominant qui revient aux collectivités publiques dans le domaine de l'aménagement et conduisant à l'invention de nouvelles structures administratives, car l'organisation existante est souvent impuissante à résoudre les difficultés complexes que comporte la réalisation de centres urbains.

Telles sont les grandes lignes des doctrines qui animent l'aménagement urbain. Elles reposent toutes sur un volontarisme marqué. Elles révèlent aussi une aspiration universelle au bien-être, fait d'hygiène et de commodité. Il semble que les désirs individuels en faveur d'un habitat personnalisé soient de plus en plus vifs et marquent de plus en plus les formes urbaines de ce siècle qui laissera dans la géographie physique des nappes de plus en plus vastes de petites maisons. L'Europe, en la matière, suit le même chemin que les Etats-Unis. Dans les pays de l'Est, ce type d'habitat étant celui qui peut donner lieu à une appropriation privée, il est inévitable qu'avec l'accroissement du niveau de vie il prenne aussi une extension démesurée. Le continent tout entier, obscurément, subit une mutation qui annonce la fin de la ville, si les valeurs urbaines ‑ cette liberté individuelle notamment qui n'est vraie et totale que dans la ville ou dans le désert ‑ ne suffisent plus pour compenser les servitudes de l'existence en milieu urbain.

Les centres anciens se rénovent en se densifiant et en s'emplissant d'activités de bureaux, dans les pays de l'Ouest. A l'Est, l'évolution n'est pas encore aussi sensible, mais il y a bien des raisons de croire qu'elle ne sera pas bien différente. Aussi les doctrines urbaines, malgré leurs variantes locales, expriment une profonde unité, révélatrice peut-être d'un déterminisme qui n'a pas encore ses lois.

LES TECHNIQUES DE LA PLANIFICATION URBAINE.

Les techniques, en apparence très varices suivant les systèmes juridiques, économiques ou politiques en vigueur dans chacun des Etats, suivant aussi les psychologies nationales. font appel à des moyens analogues, sans doute parce qu'elles ont, ici ou là, le même objet: ordonner l'occupation du sol suivant des plans préétablis. Elles y parviennent avec un inégal bonheur.

Les politiques foncières

Chaque pays d'Europe a une politique foncière, définie dans ses principes par l'État, appliquée suivant les cas par l'État ou les collectivités territoriales. C'est un fait très particulier à ce continent de la planète, bien qu'il s'en trouve des exemples ailleurs. Ces politiques se présentent cependant sous des apparences radicalement différentes à l'Est et à l'Ouest.

A l'Est, le sol est propriété socialiste ‑ dans la totalité en Union Soviétique ‑ partiellement dans les démocraties populaires. A l'Ouest, le sol reste un attribut fondamental de la personne privée.

A l'Est. les politiques foncières ne se heurtent pas aux mêmes difficultés qu'à l'Ouest où menace, quand elle ne sévit pas, la spéculation. Ainsi, en Tchécoslovaquie, la difficulté n'est pas d'exproprier les sols urbains qui restent bon marché, mais les sols agricoles, nécessaires à l'extension des villes, et qui atteignent des prix élevés en raison des méthodes d'évaluation. Dans le même pays ‑ mais dans d'autres vraisemblablement ‑ la propriété socialiste, parce qu'elle ne peut faire l'objet d'une expropriation, est un obstacle à certaines opérations, dans la mesure où seules des solutions d'échange restent concevables, et où, par conséquent, les phénomènes de puissance et de pression se manifestent de la même façon qu'ailleurs entre les différents intervenants. On retrouve un problème identique dans les pays occidentaux quand il s'agit ‑ à l'intérieur d'un même domaine, celui de l'État par exemple ‑ de transférer un bien foncier d'une administration à une autre.

Enfin, la survivance ou même la renaissance de la petite propriété privée dans plusieurs Etats socialistes, soulèvera, à terme, des problèmes voisins de ceux que connaissent les pays occidentaux. Mais dans l'ensemble, les aspects économiques des politiques foncières n'ont encore qu'un caractère théorique: le sol n'ayant pas été produit ne peut avoir de valeur; or il se trouve qu'il en prend une, quels que soient par ailleurs les équipements qui le desservent, et en l'absence de marché, il parait bien difficile d'arbitrer entre les utilisateurs sinon en faisant appel à la notion d'utilité sociale maximum qui reste subjective.

A l'Ouest, le marché demeure, bien que le marché foncier soit un pseudo marché. On peut ‑ de manière simpliste évidemment ‑ partager les Etats en deux groupes: ceux qui font de la propriété foncière privée un fétiche, et ceux qui ont su en dominer le caractère sacré. Dans le premier groupe, on trouve notamment les pays méditerranéens où la spéculation foncière est un mal aussi chronique qu'aigu. Dans le second, entrent beaucoup d'Etats du nord de l'Europe. Si la spéculation n'est pas absente, du moins n'y atteint-elle pas une ampleur et une généralité paralysantes.

Sans prétendre démêler ce qui relève des causes et des effets, seuls ces derniers ont une politique foncière digne de ce nom. Elle repose sur l'acquisition prévoyante de terrains, livrés, le moment venu, à l'urbanisation; en Hollande et en Suède, se pratique ainsi couramment la concession de terrains ainsi acquis, qui évitera aux générations futures les difficiles problèmes que posent les rénovations des centres vétustes et inadaptés. Le système fonctionne parce qu'il est ancien, et que la politique foncière précède la politique d'urbanisation. Là où l'ordre est inversé, règne plus ou moins le chaos. La France se situe à mi-chemin. Sa législation permet aux collectivités publiques de contrôler les prix, d'exproprier, d'aménager, mais faute de moyens financiers suffisants et en raison des retards accumulés, les résultats sont très inégaux. L'Espagne et l'Italie sont la proie d'une urbanisation sauvage.

Les phénomènes spéculatifs conduisent aussi à l'édiction de mesures fiscales destinées à freiner la formation des plus values ou à en récupérer une partie. Leur application ‑ comme toute fiscalité ‑ se heurte aux résistances et à l'ingéniosité des contribuables. Les fiscalités semblent constituer un appoint utile aux politiques foncières cohérentes; elles ne contribuent pas beaucoup à résoudre les difficultés lorsqu'elles sont employées isolément. En outre, elles requièrent des conditions techniques ‑ quant à la connaissance des biens et du droit fonciers ‑ qui sont malaisées à réunir.

Les plans d'urbanisme

Ce terme général recouvre une grande diversité de documents qui ont tous pour objet de localiser les extensions et les fonctions urbaines dans l'espace physique, et d'assortir ces prévisions ou hypothèses de développement de dispositions juridiques qui doivent en garantir le respect. Ces documents sont aussi porteurs de mesures de protection, plus ou moins détaillées, destinées à la sauvegarde des milieux urbains anciens ou des milieux naturels. Ils sont établis à des échelles variables. Lorsqu'ils concernent des régions ou des régions urbaines, ils sont beaucoup plus proches des préoccupations d'aménagement du territoire que d'urbanisme. Le plan d'urbanisme trouve son plein emploi à l'échelle de l'agglomération et de son environnement. Toutefois, en raison de la difficulté de saisir les différents aspects de l'urbanisme dans un document unique établi pour un territoire donné, les plans d'urbanisme se composent souvent de strates successives ( plans de quartiers, de communes, d'agglomérations ) qui se complètent non sans poser de délicats problèmes de cohérence dans leur contenu et de synchronisation dans leur établissement et leur réalisation. 

On trouve ainsi, en Belgique, des plans régionaux, des plans de secteur, et des plans communaux. En Suède, il y a aussi le plan régional (intercommunal), le plan général (agglomération) et le plan d'urbanisme qui fixe les dispositions juridiques concernant le sol. En France, une réforme récente ( 1967 ) a distingué le plan d'une aire d'aménagement ( généralement vaste et à prédominance urbaine ) qui fixe la destination générale des sols, les orientations du développement urbain et les grands équipements, du document juridique qui fixe les droits d'utilisation du sol, établis en conformité avec le premier, à des échelles plus grandes. 

Les plans s'efforcent de canaliser les urbanisations; ils ne suffisent pas à les maîtriser, mais dans les pays à propriété foncière privée, leur application se heurte inévitablement, avec plus ou moins de violence, aux résistances des propriétaires. En Hollande, la rigueur est de règle; dans les pays du sud, la règle est la dérogation. Etablis après des études souvent approfondies, ils représentent un enjeu complexe et leur approbation, après maintes consultations et maints remaniements, revient à la puissance publique, à l'Etat dans les pays plus centralisateurs, aux communes dans les autres. 

L'Europe a donc adopté en face de l'urbanisation une attitude volontariste qui n'est pas encore admise partout. Si de grands progrès législatifs ont été accomplis ces dernières années, que de législations renouvelées datent des années 60: Belgique, Italie, France, Suède, Hongrie, Espagne ‑ la mise en œuvre de textes est l'objet de multiples problèmes, tant la ville est devenue un univers complexe qui croît trop vite pour trouver spontanément son équilibre. Mais elle croît aussi trop lentement, son évolution a trop de pesanteur pour que les mécanismes mis en place produisent des effets immédiats. Aussi l'impression reste celle d'une crise urbaine profonde devant laquelle le pouvoir comme le citoyen n'ont trouvé ni les solutions, ni des formes de contestation. Et même dans les pays où un ordre urbain semble respecté et satisfaisant du point de vue technique ‑ rien n'est moins sûr qu'il aboutisse au bonheur des individus. 

 

A. Givaudan.

Juin 1969