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LA REDECOUVERTE

DES RICHESSES NATURELLES

 

ANTOINE GIVAUDAN

 

( JUIN 1969 )

 

Origine et destination

Cet article est une contribution à un ouvrage collectif, publié par l’Union Européenne d’Edition, sous le titre « l’Europe Contemporaine, les doctrines, les idées et les faits ». Il m’avait été demandé d’y participer sur trois thèmes, les deux autres étant :« Les milieux urbains en Europe » ( Cf.[1969-06-00-2-H-LES-MILIEUX-URBAINS-EN-EUROPE]) et «L’aménagement du territoire » ( Cf.[1969-06-00-1-H-L-AMENAGEMENT-DU-TERRITOIRE-EN-EUROPE]) . 

Il a été écrit au cours de l’année 1968. Malgré ma courte expérience professionnelle, aussi bien mes convictions que mes prémonitions me conduisaient à penser que « les richesses naturelles », en Europe ou ailleurs, dont la dilapidation était bien amorcée, deviendraient un jour un enjeu de premier rang dans les pensées collectives et pour les Etats.

Je ne pense pas avoir commis d’erreur grossière de pronostic et le souci de la mesure, entre la transformation et la conservation des écosystèmes « naturels » n’a jamais cessé d’être dans mes façons d’agir et de voir. Ce souci se manifesta par la suite dans la conception et la mise en œuvre de la législation de l’urbanisme et je pense qu’il était largement partagé par tous les agents de l’administration de l’équipement.( Cf. Thème      #1300#      )

 

 

L'Europe est parvenue au xIxème Siècle à l'âge industriel et urbain. Sans doute bien des nuances, des contrastes, distinguent les différents pays. Ils ne sont pas tous, au même degré, touchés par ce phénomène général, et quand bien même ils le seraient, la diversité de leur géographie empêcherait qu'il se manifestât partout de la même façon.

Il n'en reste pas moins que l'espace prend, ici et là, de nos jours, une valeur qu'il n'avait point auparavant; son exploitation intensive devient une nécessité économique. Des capitaux considérables s'investissent dans son aménagement et, pour la première fois peut-être dans l'histoire des civilisations, le développement des activités humaines remet en question les équilibres naturels accrochés aux caractères physiques. En d'autres temps l'homme s'en prit aussi à la nature: les grands défrichements du moyen âge changèrent le paysage européen mais l'homme n'avait que le feu, la bêche, le cheval ou le bœuf pour aménager.

Aux phénomènes d'origine spécifiquement nationale, s'ajoutent les conséquences des migrations internationales. Les pays du soleil, les plus pauvres en général, étayent une partie de leur croissance économique et consolident l'équilibre de leur balance des paiements par la collecte des devises dépensées chez eux par les ressortissants étrangers. Aussi voit-on, en Espagne, depuis plusieurs années, en Italie, en Yougoslavie plus récemment, s'épanouir toute une industrie des loisirs, essentiellement axée sur l'utilisation de l'espace et du climat. La neige et la montagne accèdent aussi au rang des éléments productifs.

Ces faits et cette évolution sont bien connus. Il ne fallait les rappeler que pour montrer combien de forces se conjuguent aveuglément pour consommer l'espace, cette richesse naturelle dont la possession eut toujours une signification et une portée politiques, et qui est devenue une base économique quand elle présente quelques qualités. On commence à peine à la reconnaître dans ces fonctions sacrées, parce qu'elle devient une denrée de plus en plus précieuse et de plus en plus menacée. Son gaspillage a d'ailleurs pris dans certaines régions une telle ampleur irréversible que l'opinion publique s'en alarme de plus en plus souvent.

Il faut, comme le soulignait un jour Bertrand de Jouvenel, connaître le prix de quelques heures de vie sur la lune ‑ dans un espace singulièrement inhospitalier ‑ pour mesurer l'immense service ‑ au sens économique du terme qui nous est rendu ici-bas par le milieu naturel qui nous entoure, et pour lequel les hommes, comme les sociétés, tout à leur industrie qu'ils sont, n'ont pas beaucoup d'égards.

L'Europe est à ce titre plus privilégiée qu'aucun autre continent. La modération relative de ses climats la met à l'abri des grands cataclysmes naturels qui dévastent périodiquement tant d'autres parties du monde. Sa géologie stabilisée lui épargne ‑ si l'on excepte la région sud-est -- les secousses sismiques qui ébranlent la plupart des autres continents. Quant aux richesses naturelles, elle en a été pourvue, sans parcimonie, par la création. L'eau n'y fait pas défaut; le relief y est varié sans être insurmontable; les côtes et les mers sont aussi nombreuses que propres à de multiples exploitations.

Ses habitants n'ont guère pris de précautions pour bien gérer et conserver ce patrimoine. Si les innombrables guerres du passé, qui ont ruiné les villes, n'ont pu entamer les richesses naturelles, il faut craindre aujourd'hui que la mise en coupes réglées pacifiques de tout ce qui est susceptible d'être exploité, ainsi que les résultats souvent imprévisibles d'une exploitation intense, aboutissent à terme à des transformations fatales. L'Européen qui n'a pas eu à souffrir de la nature n'a pas tellement pris l'habitude de la ménager.

A bien des égards, les autres continents subissent une évolution analogue. Parmi les pays développés, les Etats-Unis en donnent une fâcheuse illustration. L'Américain joint à l’irrespect profond de beaucoup d'Européens pour la nature, l'efficacité de l’Européen émigré. Les pays en voie de développement ont tant d'autres problèmes vitaux à résoudre qu'ils peuvent difficilement s'offrir le luxe qui consisterait à gérer prudemment leurs espaces naturels. Mais la consommation n'y a pas encore pris le rythme et l'ampleur que nous connaissons sous nos latitudes.

Il faut sans doute tempérer ces jugements brutaux. Bien des peuples européens ont conservé le sens et le respect de la nature; il reste vrai cependant que sous la pression des besoins et des perspectives de profit, ce sens et ce respect sont souvent remis en question. Aussi des éléments, comme l'eau, l'air, la mer, les sites naturels, qui n'avaient jamais eu en soi de valeur économique, du fait qu'ils en prennent une, en raison de leur rareté, se trouvent menacés. Si les périls ont accidentellement des formes tragiques ou spectaculaires, ils sont le plus souvent insidieux.

Les pollutions

Elles atteignent, avec des intensités variables, l'air, l'eau, la terre et la mer, et leurs effets nous donnent une conscience nouvelle de la valeur de ces biens naturels. La pollution de l'air est un fléau dont on ignore encore toutes les implications. Elle concerne essentiellement les grandes concentrations urbaines et les régions industrielles mais à raison de l'étalement toujours croissant des agglomérations et des concentrations humaines qu'elles représentent, une population toujours plus nombreuse respire, en Europe. un air de plus en plus impur, sinon nocif. Il n'y a pas lieu ici de s'étendre sur les générateurs de pollution atmosphérique, mais plutôt sur les mesures qui ont pu être prises pour la réduire. **

** [ Cette pollution, pour la troposphère a heureusement régressé quoi qu’en disent les alarmistes de profession. AG ]

 

A quelques exceptions près, les législations des différents pays n'ont pas d'effets systématiques. D'abord, parce qu'elles sont anciennes et ne tiennent pas compte des immenses et profondes transformations qui ont eu lieu depuis trente ans. Les sources de pollution comme les polluants évoluent plus vite que le droit. Les catastrophes seules sont à même de sortir les législateurs de leur torpeur. Ainsi en fut-il du smog de décembre 1952 qui provoqua la mort de 4000 personnes dans la région de Londres. La commission nommée par le gouvernement remit ses travaux en 1954 et la plupart de ses recommandations furent reprises dans le « Clean Air Act » de 1956. Encore faut-il signaler que la Grande-Bretagne n'en était pas à ses débuts en la matière, puisqu'une loi de 1863 (1). complétée à plusieurs reprises s'était attaquée au problème.

(1). « Alkali, etc., Works Regulation Act

 

En U.R.S.S., une mesure générale a été prise en 1949, qui réglemente 1'émission des résidus gazeux industriels. Les organes chargés de la lutte contre la pollution ont été mis en place en 1950. Des contrôles sévères sont prévus dans l'application.

En Europe occidentale, à l'exception du Royaume-Uni, les mesures sont généralement insuffisantes et ne donnent pas de résultats satisfaisants. L'air que nous respirons n'est sans doute pas assez vicié pour que l'opinion publique réclame avec plus d'insistance une protection meilleure de ce bien fondamental. Il reste aussi toujours possible de se rassurer en prenant une cure annuelle d'air pur, quitte à provoquer, quand ces cures se font en masse, de nouvelles atteintes au milieu naturel

La pollution des eaux

Elle est peut-être plus grave encore, par les dimensions qu'elle prend depuis des années et par les risques qu'elle fait courir, non seulement à l'homme, mais à la flore et à la faune.

Les rejets industriels et urbains ont transformé des fleuves en égouts. Il en est de même à proximité des plus grands ports et dans les mers continentales abritées, comme la mer du Nord, la Baltique ou la Méditerranée. Si la mer se défend encore contre certaines déjections chroniques, elle est cependant impuissante devant certains accidents. Le naufrage d'un grand pétrolier a mis en évidence le péril. L'exploitation des ressources pétrolières du plateau continental expose les pays riverains à des catastrophes encore plus spectaculaires. Les côtes européennes, de par leur configuration, de par l'intense trafic maritime qui les longe et de par les caractéristiques des courants marins et des vents, sont particulièrement exposées. Mais la sauvegarde de la mer n'est pas une affaire uniquement nationale et la mise en œuvre de mesures est d'une grande complexité.

La pollution des eaux est une hypothèque qui grève les immenses étendues de ce continent bien irrigué. Qu'un baril de poison chute malencontreusement dans le Rhin, suffisamment en amont, et toute la Hollande est inquiète. On ne compte plus, en France, les rivières qui deviennent autant de bains empoisonnés, l'été, quand le débit insuffisant ne permet plus la dilution des produits nocifs. Mais parmi l'opinion, seuls les pêcheurs à la ligne semblent s'émouvoir, ou bien faut-il toute l'autorité de hautes personnalités du monde scientifique pour faire renoncer un Etat à déposer ses déchets radioactifs dans des fosses de la Méditerranée.

Quant à la terre, elle est gavée de produits chimiques qui tendent à la rendre plus productive, qui épargnent aux cultures les atteintes des animaux ou des micro-organismes déprédateurs. L'usage du D.D.T. a été interdit dans certains pays, mais on ignore certainement quels bouleversements seront apportés, à long terme, aux équilibres biologiques par cet usage aveugle de la chimie dans l'agriculture.

Les dénaturations

Elles procèdent des interventions de plus en plus fréquentes de l'homme sur le sol. Elles sont directement liées à la faim d'espace de ces sociétés qui offrent à leurs membres un niveau de vie de plus en plus élevé. S'il ne faut pas craindre pour demain une surpopulation européenne ni la famine nutritionnelle, il est bien plus à redouter que les richesses naturelles supportent toute l'ardeur des nouveaux appétits.

Jusqu'au XXème Siècle, l'homme s'est collé au relief et à la géographie physique, d'abord parce qu'il n'avait guère les moyens technologiques de faire autrement, ensuite parce qu'il se déplaçait moins, enfin parce qu'il acceptait beaucoup mieux qu'aujourd'hui ‑ et par nécessité ‑ la solitude rurale et l'éparpillement. Les villes d'autrefois, et l'Europe entière en est constellée, sont des chefs d'oeuvre inconscients d'exploitation et de respect des sites.

Les villes d'aujourd'hui ignorent de plus en plus la géographie. La route d'autrefois suivait les courbes de niveau et les vallées. L'autoroute d'aujourd'hui casse l'espace en deux. Le canal d'autrefois était une rivière. Le canal d'aujourd'hui est un fleuve rationalisé. Il ne faut pas nier qu'une esthétique nouvelle de l'espace organisé est à ses premiers jours. Ces grandes réalisations ne manquent ni de grandeur ni d'une solennelle beauté. Cependant, leurs causes comme leurs conséquences ouvrent un avenir inquiétant. Les grands travaux n'ont, en effet, d'autres raisons d'être que d'être utiles et de servir aux besoins de nouveaux établissements humains. Il serait rétrograde de les condamner alors que nous bénéficions de leurs services et que le reproche est souvent adressé de n'en point faire assez.

Il ne faut pas non plus ignorer qu'ils ouvrent autant de brèches dans l'équilibre des milieux naturels par lesquels des vagues successives et imprévisibles peuvent se ruer. La plus fréquente est celle de l'urbanisation, concentrée ou diffuse, qui recouvre les bandes côtières, ronge les forêts, grimpe au flanc des montagnes. Dans les environs éloignés des grandes agglomérations urbaines, le phénomène est sensible depuis longtemps. Il est depuis peu autonome. La Riviera espagnole illustre les résultats de l'urbanisation sauvage. La Côte française du Languedoc offrira bientôt l'image d'une urbanisation organisée sur un site insalubre. (2).[ Dans les deux cas, et quelle que soit notre appréciation du résultat, il en ressort une certaine démesure, nécessaire à l'ère des loisirs de masse, mais redoutable dans sa généralisation. Bientôt, compte tenu de la capacité des sites skiables, les montagnes d'Europe ‑ suffiront à peine. De même que la navigation de plaisance commence à saturer des littoraux entiers qui doivent être équipés en ports de plus en plus nombreux et de plus en plus grands.

(2). Rétrospectivement il est apparu, à partir de la fin des années 70 que l’insuffisance maîtrise des espaces intermédiaires séparant les pôles urbains, anciens ou nouveaux, allait favoriser la tendance à une urbanisation plus ou moins continue et désordonnée.]

Les nomades de ce siècle exigent un confort croissant, et l'habitat mobile prend un essor si fulgurant qu'il peut, en quelques décennies, transformer le visage de régions entières. Il exige beaucoup moins d'infrastructures lourdes que l'habitat traditionnel en dur, et il convient, à cause du caractère passager de l'utilisation, à la plupart des climats.

Chaque pays est inégalement touché, mais tous le sont à leur manière, Et il existe maintenant un phénomène européen général. L'Amérique du Nord a précédé l'Europe dans cette voie. D'autres continents suivront aussi cette même évolution. En quoi est-elle spécifique dans le nôtre?

La spécificité du problème en Europe.

Cette spécificité tient au moins à deux raisons complémentaires. La première est dans la richesse du patrimoine européen. La seconde dans la place fondamentale que ce patrimoine occupe dans un système des valeurs, auquel l'Europe entière adhère par toute son histoire et toute sa pensée.

Le continent européen est un livre d'histoire. Les traces du passé, glorieux ou funeste, y abondent. Les pèlerinages y sont innombrables. Il est inconcevable que ces richesses soient recouvertes ou détruites par le flot grondant des économies en expansion. L'espace américain, à l'exception du Mexique et de quelques points privilégiés de la Cordillère des Andes, est un espace sans passé. L'espace africain, sauf dans sa partie méditerranéenne ou dans le bassin du Nil, est aussi un espace sans histoire. L'espace asiatique, encore plus distendu, détient des richesses qui entrent à peine dans les consciences collectives.

C'est qu'en effet l'Europe, qui s'est répandue sur tous les continents, a, depuis la Renaissance, le culte de l'antique, et depuis peu, le culte de son histoire. C'est aussi son extrême division en Etats exigus qui rend critique la dénaturation des sites, moins sensible dans les immenses pays du nouveau monde. C'est enfin cette culture, qui lui fait attacher une valeur presque transcendante à ce qui témoigne d'elle, qui devrait l'obliger à se remettre en question.

Ainsi le biologique rejoint le spirituel, quand ils sont l'un et l'autre menacés par la même évolution. Ce serait une erreur de croire que la partie occidentale de l'Europe, seule, a le monopole de cette préoccupation, par la voix des plus hauts représentants de sa pensée libérale. Le matérialisme marxiste, de son côté, a dépassé le stade de l'énoncé sommaire par lequel il veut la « maîtrise de la nature ». Il est significatif et important qu'un physicien soviétique ait aussi jeté un cri d'alarme. Le rapport Zakharov, sur la liberté intellectuelle en U.R.S.S., contient à cet égard un chapitre inattendu et réconfortant qui conclut: « La question de la géo-hygiène est d'une complexité énorme et se trouve étroitement liée aux problèmes économiques et sociaux. Quoi qu'il en soit, elle ne sera pas résolue à l'échelle d'un pays, et moins encore à l'échelon local. La sauvegarde du milieu ambiant exige que nos divisions et la pression d'intérêts locaux toujours passagers soient surmontées. Dans la négative, l' Union Soviétique empoisonnera les Etats-Unis, et réciproquement. A l'heure actuelle, ce n'est encore qu'une hyperbole. Mais avec un taux d'accroissement annuel de 10%, la quantité de déchets serait, en un siècle, multipliée vingt mille fois ».

Même s'il la dépasse, le problème intéresse l'Europe. Elle est même au cœur du sujet.

Accusée par l'insuffisance des politiques nationales et l'absence d'institutions internationales compétentes en la matière, la défense des milieux naturels et des richesses qu'ils recèlent est aujourd'hui mal assurée. Devant le manichéisme des hommes mus par le profit ( 1 ) ou la recherche du bonheur, l'espace est livré à une évolution dont l'aboutissement n'est pas encore bien perceptible.

Cette défense n'a d'ailleurs pas que des aspects répressifs: elle est beaucoup plus dans une exploitation intelligente et consciente de l'espace, elle est beaucoup mieux assurée par une présence humaine que par des interdictions absolues aussi difficiles à justifier qu'à maintenir. Elle implique toutefois une conversion mentale des individus et si le Conseil de l'Europe organise, en 1970, une année de la protection de la nature, il faut espérer qu'un premier pas sera franchi dans cette conversion et qu'un écho retentira dans les consciences collectives.

ANTOINE GIVAUDAN

( 1 ). [ J’avais quand même le discernement de ne pas réduire la cause à la seule recherche du profit comme tant de sots dangereux sinon criminels l’ont fait et le font encore pour expliquer l’histoire. ]

 

L'EUROPE CONTEMPORAINE. LES DOCTRINES, LES IDEES ET LES FAITS

L'UNION EUROPEENNE D EDITIONS. MONACO .1969