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L'âge d'or

 

antoine givaudan

 

( 1er  février 1974 )

Revue Equipement-logement-Transports.N°83 février 1974

 

ORIGINE ET DESTINATION

Agacé par les chantres stupides de la municipalisation des sols, comme on en trouvait partout au cours des années 60 et 70, il m’est venu l’idée, dans un mouvement d’humeur, d’écrire cette allégorie.

Il suffit de relire le programme commun de la gauche de 73 et d’autres discours sirupeux qui baignent dans la stigmatisation du capitalisme monopoliste d’Etat, pour devenir libéral et croire au capitalisme.

J’avais fait deux missions en Russie, en 70 et chaque fois, à la question que je posais de savoir comment on attribuait les logements, on me répondait : « Par tirage au sort, Niema problema ! ». Le pays de la « démocratie avancée » avait donc de quoi séduire !.

Les intellectuels « engagés » ont toujours déliré sur le problème foncier et la « spéculation ». Je suis fier de ne pas avoir succombé à ce type d’idées reçues même s’il m’est arrivé jusqu’en 1969 d’utiliser un peu à tort ce mot.

 

 

« Si le marché foncier actuel donne lieu à des phénomènes critiquables, notamment en raison de la libre formation de plus-values qu'il permet, son remplacement n'est pas très facile à imaginer; un chroniqueur des temps futurs décrit les obstacles qu'il fallut surmonter après l'application de la municipalisation des sols, en 1989. La question de l'affectation de sols ou d'immeubles publics, à des utilisateurs concurrents ne reçoit en définitive pas de réponses parfaites quel que soit le système choisi. »

    A. GIVAUDAN

Chef du service de l'urbanisme à la D.A FU

 

Depuis la loi du 31 février 1989, les problèmes d'urbanisme se posaient bien différemment dans notre pays. Au premier mars, tous les terrains et tous les bâtiments qu'ils supportaient avaient été municipalisés. Les propriétaires, dans un sursaut de raison et de générosité, avaient accepté cette mesure radicale à la condition de recevoir une indemnisation symbolique d'un franc par mètre carré de terrain ou par mètre carré de plancher.

Le rêve de plusieurs générations d'urbanistes était devenu une réalité. Les désordres des dix dernières années précédentes avaient été tels que le gouvernement, après une large consultation nationale, était parvenu à rallier l'immense majorité des citoyens. Seuls quelques extrémistes avaient mené une campagne hostile; les uns au nom du caractère sacré de la propriété privée; les autres alléguant qu'il s'agissait une fois de plus d'un trompe l'œil, d'une manœuvre destinée à prolonger l'agonie d'un régime d'aliénation.

Dans les mois qui suivirent la promulgation de loi, il y eut bien quelques obstacles à surmonter.

Le sol municipalisé, purgé une fois pour toutes des plus-values illégitimes, devenu bien collectif inaliénable, perdit soudainement toute valeur marchande, avec les bâtiments qu'il supportait. Les collectivités locales propriétaires, conscientes de leur responsabilité et soucieuses de l'égalité et du bonheur de leurs administrés, réduisirent brutalement les loyers antérieurs à l'entretien convenable des bâtiments. Si on n'avait hélas pu en venir au logement gratuit, au moins tous les loyers étaient-ils égaux et simplement proportionnels à la surface de plancher occupée. D'abord, il convenait d'assurer l'entretien et le renouvellement du patrimoine existant.

II avait ensuite fallu recruter de nombreux fonctionnaires pour gérer ces énormes patrimoines publics. Il avait aussi fallu tenir compte de la perte de revenu des collectivités locales correspondant aux impôts locaux qui, faute de propriétaires, ne pouvaient plus être perçus.

La loi du 31 février 1989 avait cependant mis fin au vieux débat sur la réforme des finances locales et, ne serait-ce qu'à cet égard, elle apporta un immense progrès, un grand apaisement dans le pays.

Les choses se compliquèrent ici ou là et quelques « faits divers » feront comprendre la nature de la difficulté. Les locataires des immeubles de l'Ile Saint-Louis étaient heureux de leur sort car ils ne payaient plus que 300 F par mois, pour un trois pièces de 70 m2. ( Cela donne une idée des plus-values antérieures ). Mais un groupe de familles, habitant à la cité des 5 000 à La Courneuve et dont les chefs de famille travaillaient tous au Bazar de l'Hôtel de Ville, pensèrent déménager afin de se rapprocher de leur lieu de travail et demandèrent des logements dans l'Ile Saint-Louis. Ce n'était pas des maisons individuelles mais l'environnement leur plaisait, les loyers étaient les mêmes qu'à la cité des 5 000 mais ils économisaient 2 bonnes heures de trajet par jour.

Ils avaient d'autant plus d'espoir de déménager que les enquêtes socio-professionnelles périodiques, dont les résultats étaient régulièrement publiés montraient que la plupart des locataires de l'Ile Saint-Louis ne travaillaient pas au B.H.V., ni dans les environs.

La loi du 31 février 1989 qui comportait la disposition générale « Tout travailleur a droit à un logement proche de son travail » fut appliquée et les familles ci-dessus emménagèrent, le mois suivant, dans l'Ile Saint-Louis. Ils prirent la place d'occupants dont la profession — ou l'absence de profession — ne justifiait pas une présence impérative à cet endroit. Certains n'acceptèrent pas d'aller à La Courneuve et se relogèrent soit dans un logement vacant quelque part, soit dans une ville nouvelle.

Le problème se compliqua aussi dans le VIIème  arrondissement qui demeurait, encore en 1989, le quartier des ministères. Dans un premier temps, l'ensemble des locataires des hôtels particuliers du VIIème arrondissement furent remplacés par des fonctionnaires qui travaillaient aux Ministères de l'éducation nationale, des Armées... Mais très vite, il apparut que la demande ne pouvait être satisfaite. Les loyers égaux, à quelques francs près, ne pouvaient enrayer la demande et le principe de l'égalité d'accès à un logement proche de son lieu de travail rendait difficile d'autres modes de sélection. Le Conseil de Paris, avec sagesse, fixa des critères afin que la distribution de logements ne se fit pas sur la seule base de l'ordre de dépôt des demandes, les derniers n'étant pas les moins méritants. L'âge, le nombre d'enfants, l'état de santé, les revenus, etc., furent quantifiés, notés, pondérés et donnèrent lieu à une note qui permit de classer les familles dans un ordre de priorité. L'ordinateur central calculait nuit et jour car il devait fournir le logement -type correspondant à la demande et au demandeur. II vint tout de même à bout de cette tâche après quelques semaines.

Le législateur, avec prudence, avait prévu le cas du maintien dans les lieux, nonobstant toute dispositions contraire, des personnes de plus de soixante ans. Cette disposition entraîna une série de déménagements pour les retraités de plus de 50 ans qui n'avaient pas un âge suffisant pour bénéficier de ce qu'on appela familièrement le « droit à l'immobilité ».

Les jeunes, les étudiants, toujours plus nombreux, posèrent aussi des problèmes, car ils entraient en compétition avec des personnes actives, travaillant à proximité des universités.

Une certaine sécurité était acquise à deux conditions: il ne fallait pas être trop près du lieu de travail car on était aussitôt menacé par un collègue tombant malade et désireux d'habiter plus près, son coefficient pondéré d'état de santé lui faisant gagner plusieurs places. II ne fallait pas habiter trop loin, sous peine de recevoir une injonction de se rapprocher, dès l'instant où votre logement était convoité par quelqu'un dont le lieu de travail était proche de votre maison.

Les locataires vivaient un peu dans la crainte de trouver le matin dans leur boîte à lettre le célèbre « bulletin vert», adressé par le service municipal du logement qui vous indiquait votre nouveau domicile. Certains insinuaient d'ailleurs que la note globale pondérée, représentative de votre droit à habiter telle maison, comportait aussi un élément subjectif dépendant de la façon de voter ou des relations que le locataire pouvait avoir avec le programmeur ou les élus mais cela ne fut jamais prouvé.

Dans l'ensemble et après quelques mois de flottements inévitables la loi donna entière satisfaction. Certains abandonnèrent un peu à contre cœur un domicile bien situé mais ils s'adaptèrent assez bien à leur nouveau milieu. La loi entraîna un immense brassage social, une fraternité nouvelle, et toute l'Europe occidentale nous imita dans les quelques années qui suivirent, de même qu’elle nous avait imité dans les années 60. en se mettant à la T.V.A.

Une fois de plus la France illustra son génie dans l'exportation des idées et du droit. Deux siècles après la révolution française, elle enterrait la propriété privée chez elle; à la différence que cette fois le nouveau code ne fut pas répandu chez les voisins par les armées d'un empereur.

« Ager publicus »

     le 26 août 2089