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POUR UN ElOGE DE L'ImprimE ADMINISTRATIF

 

antoine givaudan

 

( 26 NOVembre.1974 )

publié dans le bulletin du SCOM ou la revue du MELT

 

ORIGINE ET DESTINATION

Ce type de note entre dans mes façons de prendre le contre pied des idées reçues les plus stupides répandues par les « beaux esprits », et notamment dans la presse, qui prétendaient connaître la réalité en critiquant des exigences nécessaires et en laissant entendre que l’administration pourrait s’y prendre autrement si elle était plus moderne ou intelligente. Ce papier suscita des réactions même au sein du service, ce qui montrait bien que les sottises étaient aussi dans les esprits les mieux informés qui n’avaient pas réfléchi. Il a été écrit à l’époque où j’allais mettre le « souci de l’usager » à l’ordre du jour en examinant les divers aspects très concrets qu’il fallait traiter pour apporter des améliorations.      #1500# . L’imprimé ou le formulaire faisait partie de ce qu’il fallait passer au crible et c’est ce qui fut fait et bien fait.

Avec l’informatique une vraie transformation devrait se préparer mais notre administration préfère dormir sur ses deux oreilles. Il en est ainsi pour toute « administration contemplative ».

 

 

 

Périodiquement, la presse s'en prend avec hargne aux imprimés administratifs. Des citoyens connus lui font écho. De hautes autorités, dans l'Etat, partagent le sentiment. De l'envahissement de la vie privée par les papiers administratifs, l'imprimé est naturellement le fer de lance. Il pénètre spontanément dans les foyers. Il est volontairement retiré, dans les guichets; il est partout chaque fois qu'une démarche un peu complexe s'impose auprès d'une administration. Le citoyen, qu'une démagogie facile entretient dans l'idée que les bureaux n'ont rien de mieux à faire que de concevoir des imprimés afin de les faire remplir, se plaint-il vraiment ?

Il est en droit de se plaindre de certains imprimés mal conçus, ‑ il y en a naturellement ‑ qui ne permettent pas de savoir ce qui est demandé, qui ne laissent pas une place suffisante pour la réponse…

Il a le droit d'en signaler les défauts et l'administration a le devoir d'écouter, de comprendre et de rectifier. I1 a le droit de reprocher à l'administration des exigences ou une curiosité excessives. On reviendra sur ce dernier point.

 

L'IMPRIME C'EST IA SECURITE ET LA SIMPLICITE.

Toutefois si l'imprimé est vraiment superflu, il faut le supprimer. Supprimons-les donc tous et posons la question.

De quelle manière l'administré communiquera-t-il avec l'administration ?

Pour obtenir une carte grise ?

Pour demander un permis de construire ?

Pour déclarer ses impôts ?

Pour ne prendre que des exemples bien connus qui donnent lieu à des imprimés bien connus. Il faut que les négateurs de l'imprimé répondent. Il n'y a pas de réponse, l'imprimé est la solution la plus économique pour l'administré, la plus protectrice des libertés et la plus rationnelle pour l'administration.

·La plus économique; en l'absence d'imprimés, l'administré est amené à demander à un agent public ce qu'il doit faire; celui-ci doit lui expliquer. Cela prend du temps aux deux; l'un peut mal expliquer, l'autre peut mal comprendre et le résultat est alors qu'il faut recommencer. L'imprimé économise du temps. On le retire; on le remplit à tête reposée; on le dépose.

·La plus protectrice des libertés du citoyen.

L'imprimé énumère des renseignements à fournir. Cette inquisition. pour déplaisante qu’elle soit, découle d'un ordre juridique écrit, fixé par la loi ou le règlement. L'administration qui remet un imprimé ne fait que transmettre les exigences de la loi à celui à qui elle s'applique ou qui en demande l'application. ( 1 ). L'imprimé n'est pas fait sur mesure; il est préétabli, il échappe à la fantaisie d'un agent public contrairement au questionnaire verbal. Il faut et il suffit qu'il soit rempli; il suffit c'est très important. L'administration n'a pas à en demander plus.

IL SE DISTINGUE EN CELA DE L'INTERROGATOIRE.

 

( 1 ). le juge administratif a d'ailleurs admis que l'administration pouvait communiquer ses observations (fiche de notation d'un agent) sous la forme d'imprimés prêts à être remplis (C.E. 19 Nov.71. Ministère de la Santé Publique c. Demoiselle Bruguière).

 

·la plus rationnelle pour l'administration.

L'administration a les renseignements sous une forme normalisée. Elle les traite plus rapidement; elle peut les classer, les exploiter, en faire de la statistique, se faire contrôler notamment par le Parlement car les commissions parlementaires demandent beaucoup d'informations. Un exemple le prouve : il n'y a pas d'imprimé pour les demandes de lotissement. On ne sait pas combien il y en a chaque année; combien ils contiennent de lots, combien ils peuvent contenir de logements. On ne sait rien sans de fastidieuses enquêtes dont les résultats sont approximatifs. Tel est bien le paradoxe.

L'absence d'imprimé signifie arbitraire administratif et ignorance de l’activité bureaucratique.

Est-ce bien cela que souhaitent les administrés ? Ceux dont l'esprit est moins superficiel, demandent au contraire un imprimé quand il n'y en a pas.

L'IMPRIME C'EST BIEN LA SECURITE ET LA SIMPLICITE.

 

·L’imprime est TROP COmplIQUE.

On rencontre des critiques plus subtiles.

La première est qu'il y a trop d'imprimés différents et voisins dans lesquels on se perd; la seconde est que les renseignements à fournir sont trop nombreux. Ces deux défauts ne sont pas toujours sans lien.

La loi impose à l'administration de demander des renseignements; le nombre de renseignements peut varier, pour un même type de démarche, suivant la complexité ou l'importance de la démarche. L'administration a donc deux solutions.

Ou bien elle ne fait qu'un imprimé, qui comprendra la liste complète des renseignements nécessaires pour l'instruction de la démarche la plus compliquée. L'administré qui n'a qu'une démarche simple, juge bien des questions inutiles; s'il est intelligent il n'y répond pas car il comprend qu’elles ne lui sont pas posées; s'il ne l'est pas, il est inquiet. Dans les deux cas il trouve l'administration stupide.

Ou bien, l'administration fait plusieurs imprimés, correspondant aux différents degrés de complexité d'un même type de démarche. l'administré, qui ne sait pas nécessairement avec précision, dans quelle catégorie se range sa démarche, risque de se tromper d'imprimés; il doit faire un effort pour comprendre des exigences qui lui paraissent bien compliquées.

Le choix entre les deux méthodes peut être délicat. Il faut bien l'étudier mais il se présente souvent. Il peut y avoir des erreurs de conception dans les domaines nouveaux, encore mal rodés. Il reste aussi que l'administration ne fait pas toujours un effort suffisant de clarté. Il y a aussi des progrès, par exemple pour les contribuables salariés, la déclaration d'impôt s'est considérablement améliorée au point de devenir d'une inquiétante simplicité mais l'esprit public n'est généralement pas très sensible à ces efforts.

Sur le chapitre de la complexité, on ne peut taire un second dilemme. Il y a autant de forces favorables à la simplicité qu'à la complication. Ce phénomène est mal connu et n'intéresse pas encore les chercheurs qui le considèrent sans doute indigne d'eux.

A toute phase simplificatrice succède une phase complicatrice.

Simplifier un imprimé, dans la nature et le nombre des questions, c'est réduire le champ du contrôle administratif. L'amputation est quelquefois légitime mais elle ne l'est pas toujours. L'amputation pour être significative ne doit pas être trop nuancée.

Après l'amputation. se produisent deux réactions :

n   une réaction spontanée de l'administration qui, ayant malgré tout besoin de 1' information, pour accomplir son travail, s'efforce de l'obtenir par d'autre voie.

n    une réaction collective de certains administrés, qui, constatant qu'on ne contrôle pas assez, revendiquent une plus grande rigueur.

Le phénomène est patent en certains domaines. Celui de la sécurité est connu. Après un sinistre spectaculaire, les contrôles administratifs se durcissent : l'administration exige des imprimés bien remplis ou revoit ceux qu'elle avait précédemment. On peut citer d'autres exemples, qui seraient amusants, si le sujet n'était pas grave.

 

On tirera une conclusion sereine.

L'imprimé est le trait d'union entre l'administré et l'administration. Il est irremplaçable. Il est aussi le critère d'une société dans laquelle le citoyen dépend beaucoup, pour l'exercice de ses droits, de l'Etat. Il est enfin le symbole d'une société où l'analphabétisme a disparu, où la procédure écrite, objective et froide remplace la procédure orale, subjective, incertaine mais plus humaine en apparence. L'imprimé, protège le faible et l'ignorant des choses bureaucratiques, gêné et maladroit, sans relations. L'imprimé oblige à écrire et à clarifier ses idées : il est éducateur

Ne gardons pas ceux qui sont quelquefois des archaïsmes.

Ne croyons pas qu'ils soient tous parfaits.

Défions-nous des simplifications apparentes.

Hésitons quelque peu avant de les perfectionner.

 

Mais de grâce, ne soyons pas aveugles. Sans imprimé nos démarches. en tant qu'administrés se feraient dans l'obscurité

 

A. GIVAUDAN