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PRISE EN COMPTE DANS LES DOCUMENTS D'URBANISME

DES OBJECTIFS EN MATIERE D'ESPACES OUVERTS

 

ANTOINE GIVAUDAN

 

( 24 FEVRIER 1975 )

COLLOQUE DE MARLY (CENTRE DE RECHERCHE DE L’URBANISME )

 

ORIGINE ET DESTINATION

Les colloques de Marly, au cours des années 70, permettaient à la Direction de l’aménagement foncier et de l’urbanisme, de recevoir pendant une journée ou deux, entre 100 et 200 participants, sur des thèmes proposés par la Direction et préparés par le Centre de Recherche d’Urbanisme (C.R.U.), dissous aux environs de 1979. On retrouve quelques traces de mes interventions dans cette anthologie.

Cette intervention énergique et convaincue, eut lieu à une époque où de bons esprits s’émouvaient des dispositions protectrices édictées par les POS. Les uns en contestant leur légitimité, les autres les insuffisances. J’ai pris un parti non équivoque sur les deux fronts.

Pour quels résultats ? (voir la note complémentaire en fin d’écriture).

C’était à mes yeux une œuvre de longue haleine, entamée 3 ans plus tôt et destinée à être poursuivie et tenue sur le long terme ( Cf.#1300# ). Elle vacilla entre 77-78, quelques mois avant de reprendre du poil de la bête, s’épanouir en 78-80 ( Cf.[1980-06-00---H-UT-PERMANEAT-NATURA]) avant de sombrer avec la décentralisation, en 84-85.

Il suffit de comparer mon discours ferme et déterminé aux misérables pis aller évoqués dans l’article de M. CHABASSON ( Cf. #1983-12-13---E#).

A quelques huit ans d’intervalle, les “ démocratolâtres ” avaient réussi, sans parvenir à rompre avec le capitalisme, à arracher à l’Etat l’une de ses compétences où il était irremplaçable.

Beau gâchis.

L’administration de l’urbanisme, désormais complice de ce gaspillage, s’est bien gardée de conserver en état de marché les instruments de surveillance qui lui aurait permis de dresser le bilan de l’évolution de l’étalement urbain, du mitage, de l’emporte-pièce renaissant, somme toute d’un urbanisme revenu à sa tradition démocratique de désordre.

On comprend peut-être pourquoi  les instruments de 67, conçus pendant les “ trente glorieuses ”, ( Cf. #1989-12-13---E#), inadapté dans une phase de crise du capitalisme (cf.#1973-01-01---E#), méritent d’être revues ( Cf. #1999-06-23---E#). Le développement durable fournit la réponse et le SIDDA ( Cf.[1998-07-29---H-&GIVAUDAN-ANTOINE-SIDDA] ) les délices.

 

 


THEME.

OBJECTIFS DE PROTECTION

DES DOCUMENTS D’URBANISME

 

Je dois vous exposer certaines thèses sur le thème ‑ Prise en compte dans les documents d'urbanisme des objectifs en matière d'espaces ouverts ‑ et je vais essayer de le faire avec le maximum de clarté.

Espaces verts, zones naturelles d'équilibre, zones de discontinuité ou mieux encore, espaces ouverts, tout ce vocabulaire de chercheur me paraît un peu superflu pour désigner ce que j'appellerais plus simplement la campagne.

LA CAMPAGNE constitue un capital à la fois ECONOMIQUE, ECOLOGIQUE ET CULTUREL dont la SAUVEGARDE CONSTITUE UN IMPERATIF COLLECTIF.

Devant la ville qui s'étend, la campagne est doublement menacée, soit d'anéantissement brutal par l'urbanisation, soit de mutations plus subtiles par l'invasion lente des citadins. Ces deux phénomènes sont sensibles aux alentours des villes, dans les régions touristiques et dans divers autres endroits. Je me contenterai de le rappeler.

Dans l'aménagement de l'espace, les valeurs attachées à l'espace rural doivent peser d'un même poids que celles qui se rattachent à la ville. Cela, je le dis surtout à l'intention de ceux qui travaillent sur la ville et qui pourraient l'oublier.

LE DEVELOPPEMENT URBAIN N'EST PAS UN OBJECTIF ; il n'est qu'un faitune fatalité peut-être transitoire ‑ dont l'évolution doit être orientée, disciplinée, domestiquée.

C'est une nécessité sociale et biologique.

La propriété agricole, l'exploitation agricole, doivent bénéficier de garanties durables de sécurité, de stabilité et de tranquillité, pour des raisons qui tiennent à la fois non seulement aux intérêts d'exploitants, mais aussi à l'économie du pays.

Le patrimoine forestier est aussi indispensable pour les mêmes raisons, car il remplit en plus une fonction collective de divertissement, chaque fois qu'il est accessible au public.

Telles sont les bases sur lesquelles doivent être pensés, conçus, et établis les schémas directeurs d'urbanisme, les S D A U, ainsi que les plans d'occupation des sols, les P 0 S. Loin d'être des moyens mis au seul service de la ville, ils sont tout autant utiles à l'organisation et au maintien des espaces campagnards.

Ils peuvent et ils doivent  apporter une première réponse a l'interrogation inquiète des milieux ruraux quand la pression urbaine, le vieillissement des hommes, l'inadaptation éventuelle des structures et des productions rendent les exploitations vulnérables et fragiles.

LA TERRE QUI TOMBE EN FRICHE, C'EST UNE TRISTESSE POUR LE PAYSAN, MAIS ELLE PEUT ETRE DEFRICHEE.

LA TERRE QUI S'URBANISE, NE SE DESURBANISE PAS.

Quelle est donc la réponse que peuvent apporter ces documents ?

Cette réponse s'articule autour de deux mots d'ordre :

‑ organiser ou domestiquer le développement géographique de l'urbanisation ;

‑ épargner à la campagne les conséquences indirectes et progressives de l'urbanisation.

Ces deux objectifs exigent moins peut-être de science que de volonté, et moins de savoir faire que de détermination.

Ils doivent prendre vie dans les S D A U comme dans les P O S.

Au schéma directeur est assigné un premier rôle important :

‑ désigner les espaces à vocation urbaine ; localiser les grands équipements dont l'emprise et la réalisation perturbent généralement l'économie foncière rurale

‑ confirmer la vocation durable des espaces campagnards.

S'ils n'apportaient que cela ‑ et ils peuvent l'apporter ‑ les schémas auraient déjà fait beaucoup de bien et il est navrant de constater ‑ je ne citerai personne ‑ que des collectivités locales et des administrations recherchent quelquefois on ne sait quelle solution avant même d'avoir clairement solennellement et courageusement, procédé à ces premiers arbitrages permettant un schéma.

Le schéma permet donc à chacun ‑ urbains et ruraux ‑ de savoir sur quel pied danser, pour une longue période. Que ceux qui méditent sur les espaces ouverts commencent donc par exiger des schémas directeurs.

Le plan d'occupation des sols a des fonctions plus fines et plus complexes.

Plus fines, parce qu'il est plus précis ; plus complexes, parce qu'il est plus juridique. Il apporte le secours du droit et sa sanction.

Il permet progressivement d'ouvrir à l'urbanisation les terres à vocation urbaine, à mesure qu'elles sont équipées. Et en cela, le plan est évolutif et peut être modifié.

Il permet aussi de protéger les zones naturelles dont la sauvegarde a été décidée et en cela, il est permanent.

IL FAUT TUER L'IDEE QUE LE PLAN NE DURE QUE CINQ ANS.

Durent cinq ans, un peu moins ou un peu plus, les dispositions du plan attachées à la réalisation des équipements, à la dimension des zones urbaines. Mais devraient durer toujours les dispositions attachées à la protection des zones naturelles. Une forêt ne doit pas être protégée pour dix ans, mais elle doit l'être pour l'éternité.

Le POS, il faut aussi le dire, ébranle la propriété rurale, dans les zones urbaines et dans les zones d'urbanisation future, dans les zones NA, comme on les appelle. L'article 830-1 du Code rural qui permet la résiliation de plein droit des baux ruraux y est applicable.

Le POS par opposition conforte la propriété rurale dans les autres zones naturelles en y interdisant tout ce qui n'est pas conforme à sa destination. Telle est donc l'armature que vous connaissez sans doute déjà et je voulais la rappeler assez solennellement, à laquelle il convient de donner vie et qui se heurte, il faut le reconnaître à quelques objections, sur lesquelles il me faut dire quelques mots.

Je mets à part les territoires où l'incapacité des uns et des autres empêche l'établissement des documents. Il y en a bien sûr et il y en aura toujours, de même qu'il y a des malades qui ne veulent pas se laisser soigner.

Ces objections sont de trois ordres. Il y en a peut-être d'autres, mais j'essaie de simplifier :

Première objection : il ne suffit pas dit-on, d'établir les documents, il faut les appliquer.

Deuxième objection : leur mise en oeuvre crée des inéquités, des injustices.

Troisième objection : leurs dispositions qui concernent essentiellement l'occupation et l'affectation du soi, l'espace physique ne suffisent pas.

J'y répondrai point par point.

L'application des documents dans les espaces ouverts comme vous dites.

C'est la première objection qui est faite.

On entend dire :

" Vous voulez protéger la campagne et prenez des mesures à cet effet, dans les S D A U et les P O S. Qui nous permet de croire que vous ne les changerez pas quand ça vous arrangera ?"

Je réponds « personne ». !

On pourrait poser la même question au législateur qui vient de voter une loi.

« Qui nous permet de croire que vous ne la modifierez pas à la prochaine session ? .

On pourrait poser la même question à deux personnes qui viennent de passer un contrat.

Tout peut changer, et bien des choses ont changé sous le soleil depuis des siècles, ou seulement depuis dix ans.

Mais c'est oublier qu'un S DA U ne se change pas du jour au lendemain ; sa rigidité que critiquent les uns apporte la stabilité que souhaitent les autres.

C'est oublier qu'un POS, dont le caractère permanent semble moins affirmé dans l'opinion, requiert pour être modifié dans ses dispositions protégeant l'espace rural, l'espace naturel, un arrêté ministériel.

C'est oublier que sa modification requiert au moins trois délibérations du Conseil municipal, deux arrêtés préfectoraux, une enquête publique.

Ce sont des garanties qui exigent l'accord de plusieurs parties. et je ne pense pas qu'on puisse les tenir pour négligeables.

« Mais vous y dérogerez, ajoute-t-on, sans le changer ? »

Il est exact qu'on déroge en matière de permis de construire, les dérogations représentent environ 4 % des permis délivrés.

« Vous créerez des Z AC n'importe où, ces Z AC qui effacent les P O S ‑ ; entend-on dire aussi :

« Vous prononcerez des déclarations d'utilité publique où il vous plaira ; d'ailleurs, les administrations changent continuellement le tracé de leur implantation.

La puissance publique, en l'absence de documents d'urbanisme, en l'absence de S D A U, en l'absence de P 0 S, a pris des habitudes qu'il faut réformer.

C'est encore vrai. Mais veut-on au non changer les choses ?

Le S D A U leur est opposable pour leur réserve foncière, pour la création des Z A D, pour la création des Z A C, pour la réalisation des grands équipements et des expropriations qui les précèdent. Les collectivités publiques prennent le risque, en dérogeant au S D A U et au P O S, de voir leur décision annulée et c'est loin d'être une hypothèse d'école ; nous le savons fort bien au Ministère de l'Equipement.

Alors faut-il se résigner à constater que seuls les tribunaux administratifs croient en ces documents. C'est un peu la question que je vous pose, si jamais vous étiez imprégnés par le doute. Ces documents qu'on vient à peine d'établir ‑ et encore pas partout ‑ qui sont encore peu connus, que les gens qui se prétendent "opérationnels" mettraient volontiers dans une armoire dès qu'ils sont approuvés, prennent et prendront de plus en plus de force à mesure qu'il apparaît impératif de mettre un terme au désordre urbain et à la gangrène urbaine des banlieues qu'il entraîne. Nous entrons, sans en avoir souvent conscience, dans une période où l'arbitraire urbain sera de moins en moins toléré et de moins en moins tolérable, et c'est un bien. Mais les MOEURS de chacun ne changent pas en un clin d'oeil.

Nous entrons à peine dans la bataille de l'aménagement et comme le disait un poète, « c'est avant le combat qu'il faut partir vainqueur ».

On n'a pas le droit de jeter le doute et de jouer au Cassandre, en alléguant des décennies de laisser-faire.

Mais comment appliquer ces documents qui enrichissent les uns, et appauvrissent les autres?

C'est la seconde objection.

C'est une objection qu'il ne faut pas rejeter et à laquelle il faut répondre.

En protégeant les espaces naturels, on prive les propriétaires des avantages pécuniaires qui accompagnent les terrains constructibles. C'est une vraie question. C'est presque toute la question. Les uns confondant l'appauvrissement sans cause ‑ C'est un mot que vous entendrez souvent prononcer ‑ dans quelque temps avec la privation d'un enrichissement sans cause, hurlent à l’injustice et demandent plus d'équité.

D'autres s'alarment que la décision d'aménager donne un prix important à quelque chose qui ne valait rien et stigmatisent du même coup la "spéculation".

Effectivement cette "spéculation", que nul n'a jamais défendue, n'est que le nom péjoratif de l'équité que chacun réclame.

On connaît très précisément le prix des terres agricoles : l'activité éminemment utile des SAFER permet de le savoir. Dans la plaine de Versailles, dont on parle beaucoup, un hectare coûtait en 1973 entre 24000 et 29000 F. Le même hectare urbain coûte certainement dix fois plus cher et peut-être plus.

Il reste donc à savoir si l'équité consiste à verser aux propriétaires ruraux qui ne peuvent pas construire la différence, ou à tout mettre en oeuvre pour éponger la plus-value sans cause qui s'accroche aux terrains urbains.

C'est une question que je vous pose. Personnellement, j'y ai déjà répondu.

La question, je le préciserai plus loin, n'est pas entièrement sans réponse, mais elle n'a de sens profond que si le S DA U et le P 0 S, apportent aux exploitants la sécurité durable qu'ils réclament et dont ils ont besoin.

De bons esprits, aveuglés par une conception propriétarocentrique et juridique des choses, n'ont rien imaginé de mieux que d'obliger la collectivité publique ‑ laquelle ? Ils ne le précisent pas ! ‑ à payer sous le contrôle du juge de l'expropriation les refus de permis de construire. C'est astucieux. C'est une rêverie tenace qui ignore à peu près tout de la réalité ? Mais c'est une rêverie qui séduit beaucoup.

Se sont-ils seulement demandés, ces bons esprits, combien de permis étaient refusés chaque année ?

Se sont-ils seulement demandés si les collectivités publiques n'avaient pas d'autres dépenses plus impératives à faire, que d'aider la propriété ?

Ces contingences ne les intéressent pas apparemment.

Le P O S, s'il apporte à certains plus qu'ils ne méritent, enlève rarement sinon jamais de la valeur aux terres agricoles et l'équité, c'est aussi d'affecter les fonds publics, l'argent des contribuables que nous sommes, à des fins qui servent la collectivité tout entière.

Telles sont les deux premières objections qui marquent, qui entachent la protection des espaces naturels :

‑ insécurité possible,

‑ privation d'un enrichissement sans cause.

Il en serait vraiment ainsi si la tâche des aménageurs prenait fin avec le commencement du plan.

C'est la troisième objection que je partage : ces documents ne suffisent pas.

Ils ne suffisent pas et c'est bien pourquoi la puissance publique dispose d'un éventail considérable de moyens pour en conforter, et le contenu, et les orientations.

Ces moyens sont dans le code de l'Urbanisme  ‑ et c'est toute la législation foncière qui permet aux collectivités publiques de contrôler les prix fonciers et les transactions, de constituer des réserves foncières, qui permet en un mot de contrôler l'espace urbain futur en s'appropriant les plus-values éventuelles qu'il comportera et qu'elle utilisera au mieux, à des fins d'utilisation générale.

Ces moyens sont aussi dans le budget de l'Etat, dans les possibilités d'emprunt auprès de la Caisse Autonome d'Equipement des Collectivités Locales ( C A E C L) qui fournissent aux collectivités des ressources encore insuffisantes dira le choeur de ceux qui regardent les chiffres, certes mais toutes confondues, elles atteignent bien 600 millions par an et sachez qu'il n'y avait pas un sou voici dix ans.

Ils sont dans le code rural et forestier, véritable mine d'instruments qu'il faut apprendre à combiner et à appliquer avec les prescriptions de localisation définies par les S D A U et les P O S , mais d'autres en parleront mieux que moi.

Ils sont aussi dans la législation économique et sociale de l'agriculture qui apporte beaucoup aux exploitants et aux exploitations, en budget tout autant qu'en statut.

Ils sont encore dans bien d'autres textes et dans d'autres budgets qui ne demandent qu'à servir et à être utilisés, mais quelquefois on ne les connaît pas.

D'autres ‑ disais-je ‑ en parleront mieux que moi. Je crois qu'il faudra que nous en parlions ensemble.

 

Je veux simplement dire en conclusion, qu'un effort exceptionnel s'impose à tous ceux qui détiennent une parcelle de responsabilité, moins pour imaginer des systèmes radicalement nouveaux ‑ encore que quelques améliorations ne soient pas à dédaigner, nous en avons quelques-unes en portefeuille ‑ que pour apprendre à conjuguer tous les instruments dont nous disposons.

Je veux enfin terminer par une mise en garde : méfiez-vous, méfions-nous des solutions miraculeuses que nous proposent volontiers certains, en substitut à des règlements trop contraignants.

On ne remplace un droit gratuit ‑ mais qui exige du courage et des convictions ‑ que par des contreparties payantes qu'il faut toujours trouver quelque part.

Le droit est la solution la plus économique et je ne crois pas à ceux qui ne voient de salut que dans des acquisitions payantes d'espaces naturels ou des indemnités. Les espaces ouverts qui nous intéressent, et qui vous intéressent autour des villes, près de la mer, etc., représentent bien 150 000 kilomètres carrés. On ne les acquerra jamais tous.

L'amour que nous portons et devons porter à notre pays, les devoirs que nous avons à l'égard de nos descendants, car l'espace naturel, l'espace ouvert, c'est ce que nous devons léguer aussi à nos enfants, tout nous conduit à croire que ce que nous faisons est bon, et nous le ferons. Nous ne faisons que commencer et nous ne manquerons pas d'ardente foi pour continuer.

 

Antoine givaudan