$Z-PDA-W0FC$     Consulter le site :      écrire :  

AMENAGER L ESPACE

 

ANTOINE GIVAUDAN

 

( 11 MAI 1976 )

REVUE PCM N°6 JUIN 1976:

 

ORIGINE ET DESTINATION

Je n'ai jamais refusé une occasion de lancer un appel à l'effort et à la persévérance tout en mettant l'accent sur quelques exigences connues des lecteurs potentiels avec l'espoir qu'ils y retrouveraient une part d'eux-mêmes.

Ces propos sont à rapprocher de ceux de Pierre Mayet, directeur à l'époque, annonciateur de la volonté supérieure de décentraliser l'urbanisme pour qu'il soit "plus proche" et "plus démocratique" préoccupation dominante des "nouveaux conformistes", indifférents aux difficultés jalonnant la maîtrise des événements urbains dans un pays dépourvu de culture historique de l'aménagement. Plus proche et plus démocratique sans doute mais en quoi progressant dans la maîtrise de ces événements? Question à ne surtout pas poser.

C'est cette perspective peu rassurante qui me fit écrire le pieux mensonge de tenir cinq ans comme si ce délai historiquement dérisoire était suffisant pour instiller une culture de l'urbanisme dans un pays qui en était encore au néolithique de l'aménagement.

Evidemment on peut toujours abaisser la barre pour que 80% d'une classe d'âge réussisse au bac et démontrer ainsi les progrès décisifs accomplis par l'éducation nationale. Les hommes se partagent en deux catégories: ceux qui croient aux histoires qu'ils se racontent pour se faire plaisir et ceux qui, sans être des historiens, connaissent un peu l'histoire et s'en méfient.

Vingt cinq ans plus tard l'histoire a rendu son verdict et ce n'est pas fini.

Pour l'anecdote, le titre utilise ma dénomination préférée pour notre activité et a donné son nom au « PREMIER DOMAINE » de l’anthologie.

 

 

Pour l'opinion, le ministère de l'Equipement, avec son nom qui n'est pas équivoque, est avant tout le ministère des infrastructures qui se remarquent. Cette fonction, essentielle au pays, occulte un peu le rôle qu'il remplit dans l'aménagement de l'espace français.

Ce rôle couvre l'urbanisme, autre terme dont l'étymologie tend à rétrécir la signification. Aménager l'espace c'est pourtant avoir recours à la panoplie d'instruments, offerts par l'urbanisme, qui évitent que l'urbanisation n'impose sa logique aveugle aux villes et à l'espace rural. Au surplus, ces instruments permettent non seulement d'agir sur l'urbanisation, mais encore sur la plupart des modes d'utilisation des sols, en sorte que l'aménagement de l'espace est largement déterminé par la doctrine que notre Ministère peut avoir de leur usage.

Aménager l'espace, c'est au-delà des pratiques juridiques et techniques, engager toute notre Société dans la nécessité d'avoir, vis-à-vis de l'espace au sein duquel elle est installée, un regard neuf qui soit conscient du patrimoine exceptionnel que la géographie comme l'histoire ont bien voulu nous léguer.

De cet engagement, notre administration n'en a aucunement l'exclusive responsabilité. D'autres administrations sont naturellement concernées et avec elles, les collectivités locales le sont tout autant, sinon plus, puisqu'elles répondent de ce domaine important de leur activité devant les populations. Toutefois, puisque le hasard des attributions administratives nous a confié le Code de l'urbanisme, il nous appartient de parler de cet aménagement et des politiques complexes et diversifiées dont il commence à faire sérieusement l'objet.

 

UN ABREGE D'HISTOIRE QUI PEUT EN DIRE LONG

Notre Société est urbaine depuis peu, même si les villes sont anciennes dans notre pays. Entre 1945 et 1970 l'aménagement est marqué par la reconstruction, puis la construction de logements et la réalisation d'un réseau moderne d'infrastructures urbaines, régionales ou nationales.

Les actions de tous les pouvoirs — nationaux ou locaux — sont animées d'un vouloir réalisateur exceptionnel, quand on les voit avec le recul du passé.

La place qu'occupent l'organisation et l'affectation de l'espace, dans le droit, les budgets et les esprits, est dérisoire. C'est l'ère de la ville expansionniste et l'expansion confère des droits.

C'est l'ère d'une production urbaine quantitative, par nécessité, par goût et presque par orgueil. C'est aussi l'ère de l'unidimensionnel: la dimension urbaine, les valeurs urbaines obèrent les autres valeurs. C'est enfin l'ère du déclin du plan d'urbanisme, inapte à encadrer et moins encore à prévoir l'explosion urbaine et ravalé de ce fait au rang d'urbanisme réglementaire et d'urbanisme d'interdiction.

Il fallait ces rappels pour situer les politiques actuelles et marquer, au delà des apparences, ce qui les différencie radicalement du passé.

 

UN AMENAGEMENT PLURIDIMENSIONNEL

On pourrait sous-titrer ce paragraphe plus justement en une longue phrase: Une tentative d'organiser l'espace en tenant compte du plus grand nombre de facteurs dignes d'être pris en considération ".

Ces ambitions nouvelles naissent avec la loi d'orientation foncière de 1967, piétinent quelques années, puis commencent à s'enraciner dans les sociétés locales, non sans difficultés, non sans échec, non sans succès non plus.

C'est l'ère des schémas directeurs d'aménagement et d'urbanisme, des plans d'occupation des sols, qu'accompagnent ou accompagneront les programmes d'action foncière, les actions en faveur des quartiers existants, de la qualité architecturale, de l'information vraie des usagers et des citoyens.

C'est le commencement d'un apprentissage difficile pour les élus locaux comme pour les administrations car il faut que les uns comme les autres apprennent à voir et à penser au delà du quotidien, de l'immédiat, de l'urgent, de l'utilitaire et de leurs préoccupations propres et quelquefois égoïstes.

C'est l'intrusion dans l'action d'aménager des facteurs, nouveaux ou anciens, en tout cas souvent négligés par le passé: le temps; le patrimoine historique; la qualité des terres et des productions et des exploitations agricoles; la protection de la nature, l'écologie, les paysages, les richesses du sous-sol, la sécurité juridique des usagers, la clarté du droit, etc...

C'est, de plus en plus, la subordination de l'urbanisation au respect de règles préétablies, la fin de “ l'existentialisme urbanistique ” qui caractérisait la période précédente.

Ce n'est point — comme pourraient le croire certains esprits  — le retour en force de l'urbanisme réglementaire, terme qui n'a d'ailleurs aucune signification si ce n'est celle de discréditer l'idée de plan, mais au contraire le droit de l'urbanisme mis au service des finalités complexes, concurrentes, conflictuelles de l'aménagement.

C'est un effort sans précédent — malgré son insuffisance — dans les budgets; c'est une mobilisation exceptionnelle des responsables locaux, administratifs ou élus; c'est un débat nouveau, dans lequel la ville n'a plus tous les droits mais de plus en plus de devoirs, vis à vis d'elle-même et de l'espace qui l'entoure.

C'est un effort soutenu — et peut-être une présomption — pour endiguer, canaliser, domestiquer les forces, qu'elles soient publiques ou qu'elles soient privées, qui tendent à utiliser l'espace comme elles l'entendent au lieu de se plier aux impératifs définis par la collectivité.

Constructions naturellement mais aussi carrières, déboisements, campings, lotissements, établissements industriels, équipements publics — d'infrastructures ou de superstructures — doivent en quelque sorte apprendre à obéir aux prescriptions nouvelles qui leur sont édictées et cela, dans la ville, dans la banlieue, dans la campagne et même sur la mer.

Et c'est aussi les transactions foncières qui sont surveillées et les démolitions qui seront contrôlées; c'est un pouvoir considérable de la puissance publique sur l'affectation et l'usage de l'espace qui commence à s'exercer pleinement.

 

TENIR ENCORE CINQ ANS

On ne passe pas sans douleur, et sans anicroche d'un régime où l'utilisation du sol est en quelque sorte laissée au plus offrant à un régime organisant l'affectation de l'espace en fonction des besoins collectifs et durables, que ces besoins soient publics ou privés.

On n'y passera pas partout en même temps. Et dans certaines villes sans doute, n'y passera-t-on jamais, tant la médication paraît amère. Et cependant il nous faut réussir.

Le ralentissement de la croissance des populations urbaines est favorable à la domestication du développement des agglomérations, à la condition toutefois de ne pas oublier que, même sans surplus démographique, les villes continueront à s'étaler pendant longtemps.

Des habitudes nouvelles doivent prendre vie. Le respect des documents d'aménagement en sera le critère. La sensibilité plus grande de l'opinion publique à l'environnement, à la sauvegarde de la nature constitue un atout. L'intérêt vigilant des milieux agricoles en constitue un autre.

II faut tenir cinq ans; il faut au moins cinq ans encore pour valider l'effort accompli, là où il a été accompli. Mais le succès reste subordonné à la capacité de mettre en œuvre, par des mesures incitatives et positives les prescriptions des documents. Les dividendes seront alors perçus. En attendant, chacun doit traverser les moments difficiles en ne comptant que sur sa volonté. Aménager, c'est apprendre à survivre.

 

ANTOINE GIVAUDAN

 

 

 

 


URBANISME ET VIE QUOTIDIENNE

 

PAR PIERRE MAYET

DIRECTEUR DE L’AMENAGEMENT FONCIER ET DE L’URBANISME

 

Un nouvel urbanisme est en train de naître.

Il prend trois principaux chemins: celui des habitants, celui de l'environnement et celui de la décentralisation. Ce sont trois directions convergentes qui conduisent à un urbanisme de la vie quotidienne.

L'urbanisme doit être conçu et mis en œuvre pour les habitants. C'est une évidence qu'il n'est pas inutile de garder en permanence à l'esprit pour les traduire en acte. Nos schémas de pensée sont parfois encore trop théoriques. Notre façon d'agir trop technicienne. L'usager se perd dans le dédale de la réglementation. Dans ses démarches, il arrive qu'il trouve porte close. II nous faut prendre le temps de simplifier, d'expliquer, d'informer.

L'urbanisme doit être au service de l'environnement. L'époque du gigantisme, de la ségrégation, de la trop grande spécialisation est révolue. Dans l'aménagement des quartiers anciens comme dans celui des quartiers nouveaux, il nous faut trouver l'équilibre, la mesure et la variété. Urbanisme et écologie peuvent, doivent faire bon ménage. II nous faut réconcilier la ville et la nature et. réciproquement. Urbanisme et architecture sont complémentaires. Il nous faut trouver les voies d'une meilleure coopération

L'urbanisme doit être décentralisé. Il est nécessaire que l'administration centrale de l'Etat conserve un rôle d’impulsion, d'arbitrage et de réglementation. Mais il lui faut alléger sa tutelle **. Il lui faut passer le relais à l'administration locale et aux élus locaux. C'est la condition d'un urbanisme qui soit à la fois proche des besoins des habitants et élaboré de façon démocratique.

Réforme foncière, réforme de l'urbanisme, Fonds d'aménagement urbain, décrets, arrêtés, directives, circulaires: les textes législatifs et réglementaires ne manquent pas depuis quelques mois. Ils reflètent l'évolution de la nouvelle politique de l'urbanisme. Ils sont nécessaires, mais non suffisants. L'urbanisme sera de plus en plus, et au-delà des textes, une pratique, un savoir-faire. L'exemple des villes nouvelles. des villes moyennes ou de l'actuelle mise au point des documents d'urbanisme ( schéma directeur d'aménagement et d'Urbanisme et plans d'occupation des sols ) sont autant d'illustrations concrètes.

La tâche à laquelle nous convie le nouvel urbanisme est considérable, difficile, passionnante. Elle requiert à la fois ambition et détermination pour l'aborder, humilité et patience pour la mener à bien

 

** [ Le terme « tutelle » était impropre sinon faux en urbanisme mais la complaisance fait dire n'importe quoi aux "nouveaux conformistes". L’urbanisme, depuis 1943, était une compétence de l’Etat. Le terme « tutelle » n’est donc pas innocent puisqu’il suppose le contraire et conduit naturellement à l’allégement d’un contrôle illégitime et superflu. AG ]