LE PAYSAGE
POUR
L’ADMINISTRATION DE L’URBANISME
ANTOINE
GIVAUDAN
Chef du service de
l’urbanisme
( 23 juin 1977 )
Intervention devant l’Ecole du paysage de Versailles
ORIGINE ET
DESTINATION
Mes interventions
étaient plus souvent celles d’un prédicateur que d’un bureaucrate gris. Le
texte écrit n’est d’ailleurs qu’un simple résumé d’un discours plus ardent
encore. Mon objectif était de montrer notre détermination lucide en ce domaine,
d’encourager les efforts et les bonnes volontés, pour que les participants s’en
aillent avec l’idée qu’ils n’étaient pas seuls dans cette longue aventure.
Il n’y avait ni
normes, ni techniques, ni recettes; le droit n’était qu’un instrument, il
fallait le connaître pour s’en servir avec discernement et fermeté. En quoi
cette « ligne » était-elle attentatoire aux devoirs des autorités
locales ? On pouvait espérer qu’un effort soutenu sur de longues années
produirait inévitablement des résultats par la culture qu’il contribuerait à
introduire peu à peu dans les centres locaux de conception et de décision.
Hélas on préférait déjà légiférer avant qu’on n’inventa l’immonde contrôle de
la légalité et les grotesques lois d’aménagement. Sur ce champ peut-être plus
que sur tous les autres il fallait encor plus rapprocher et réunir les volontés
locales des décideurs élus et des décideurs nommés plutôt que de les séparer.
Ce point de vue,
hélas ! méconnaît l’amour propre et la vanité des représentants des tribus
et des féodalités.
Le paysage français est
exposé. Il est exposé aux constructions, aux lotissements, à des formes
d’habitat léger de loisirs, aux carrières, à des installations et des travaux
divers qui en modifient la physionomie. Toutes ces activités humaines sont
nécessaires puisqu’elles se manifestent. Hélas, beaucoup d’entre elles marquent
définitivement le paysage de laideur. La nature restaure partiellement les
dégâts, mais il lui faut du temps et elle n’y parvient pas toujours.
Quelquefois elle les aggrave.
Le mal touche la forêt, la
montagne, le littoral, et les banlieues des grandes villes. Il touche très
spectaculairement les paysages ruraux. Et pourtant nous ne manquons pas de
moyens pour lutter contre lui.
Aussi n’est-ce pas pour exposer une méthodologie que nous interviendrons dans ce débat, mais bien pour exprimer quelques uns des devoirs auxquels il faut penser, pour sauvegarder les paysages ruraux.
Le paysage est une réalité à
respecter. Les paysages français sont suffisamment beaux pour que nous ne nous
interrogions pas plus sur sa définition et pour que nous ne doutions pas de la
légitimité de la cause.
Il faut donc :
·défendre les paysages ruraux,
·et créer des paysages urbains satisfaisants.
I. LA DEFENSE
DES PAYSAGE RURAUX
La défense des paysages
ruraux implique au moins deux types d’actions complémentaires, inséparables.
Il faut d’abord faire un usage plein des pouvoirs qu’apporte
la réglementation afin de limiter les atteintes résultant des occupations des
sols les plus fréquentes (constructions dispersées, lotissements, travaux divers, clôtures,
carrières...).
Ces pouvoirs, ils sont
d’abord dans le plan d’occupation des sols qui permet d’interdire les
occupations indésirables, d’ordonner l’usage de l’espace, d’arbitrer entre les
exigences nécessaires des activités humaines et la nécessité non moins
impérieuse d’épargner la campagne d’un envahissement brutal ou insidieux de
l’urbanisation. Ils sont aussi dans le règlement national d’urbanisme, dont on
envisage de renforcer les dispositions destinées à la sauvegarde des espaces
naturels. Ils seront aussi dans la future zone d’environnement protégé.
Par ces moyens, la puissance
publique attribue des affectations à l’espace. A elle
d’obtenir que cette attribution ne sonne
pas le glas des paysages campagnards. Elle en a les pouvoirs.
Elle a de même les pouvoirs
de surveiller et de punir. La surveillance résulte des procédures
d’autorisations (permis de construire, de lotir, d’ouvrir une carrière,
d’installer des caravanes, de couper des arbres, d’installer des campings...).
la puissance publique surveille, avec ces autorisations l’évolution de
l’occupation du sol. Cette surveillance lui permet d’interdire ce qui n’est pas
conforme aux affectations attribuées à l’espace. Elle a donc le moyen de faire
respecter ce qu’elle a édicté. Enfin, elle a la possibilité de faire réprimer
les infractions.
Ces législations
peuvent être mises au service de l’aménagement des paysages et de leur
sauvegarde. Encore faut-il que ce souci soit exprimé et partagé car on n’impose
pas à une Société ce qu’elle ignore ou se refuse à prendre en considération.
Il faut par conséquent développer les actions d’explication et
d’information.
L’explication consiste à exprimer, quand s’établit quelque part, un document d’urbanisme, la volonté de prendre en considération le paysage, par tous les moyens qui sont à la disposition de ceux qui établissent le document.
Les hommes du village
connaissent bien leur paysage ; ils le vivent et finissent par ne plus le voir.
Il faut qu’il parviennent à redécouvrir ce qu’ils connaissent en leur montrant
ce qu’il risque certainement de devenir s’ils ne font rien. On ne sauvegarde
pas le paysage parce qu’on est un esthète, mais parce qu’on aime son pays. Le
lien entre l’homme et le paysage est affectif. C’est cette pulsion qui doit
jouer.
Rien n’est plus dangereux
que l’esthétisme; son élitisme le réserve aux minorités. Le paysage n’est pas
et ne peut être le souci d’une minorité parce qu’il appartient à tous et parce
qu’il fait partie du patrimoine de tous les individus qui l’habitent. La défense du paysage rural passe par conséquent par la
façon dont les habitants réapprendront à aimer leur environnement non bâti
s’ils ont perdu cet attachement.
Il n’y a pas de méthode pour
y parvenir. Par contre, il faut qu’un courant d’opinion se manifeste. L’usage
des moyens de droit est bien trop rigoureux pour se passer de cette légitimité.
Le mitage -- ce
mal dont nous commençons à mesurer l’ampleur -- doit être combattu
tant par le droit que par un consensus social.
Certains diront que le rural
-- qui n’est pas un intellectuel mais un réaliste concret -- n’aiment guère
qu’on parle de paysage, qui est une idée de citadin. N’employons pas le mot s’il risque d’être mal
compris. Mais le rural aime sa terre, son terroir, sa lande, sa
forêt, son maquis; ils font partie de son existence et pourquoi serait-il
insensible à leur dégradation ?
II. LA
CREATION DE PAYSAGES URBAINS SATISFAISANT
En employant le mot urbain,
nous ne pensons pas spécialement à la ville -- et moins encore à la grande
ville. Un petit village est un milieu urbain; un lotissement est du milieu
urbain; une accumulation désordonnée de constructions dans la campagne, c’est
encore du milieu urbain.
Toute politique
d’aménagement urbain, si modeste soit-elle, doit avoir le souci du
paysage -- et plus particulièrement du paysage naturel - quand elle touche aux
franges de la ville ou du hameau.
Nous sommes assez loin d’être capables de bien réussir les
aménagements modestes -- ou plus importants -- indispensables à l’existence et à
l’épanouissement des communautés humaines, sans abîmer le paysage.
Nous sommes encore loin de
savoir répondre aux exigences touristiques comme à certaines exigences
économiques, sans minimaliser les atteintes aux paysages.
Tout un savoir faire nouveau est à
constituer qui permette de penser en même temps au paysage et à l’opération.
Pour n’en rester qu’au
domaine de la construction, l’administration de l’urbanisme a pris parti depuis
quatre ans. L’aide architecturale est une première action qui s’est beaucoup
développée. Plusieurs centaines d’architectes consultants opèrent sur le
terrain pour conseiller les usagers, les constructeurs, les lotisseurs et faire
en sorte que la construction admise ignore un peu moins son voisinage. D’autres
actions en profondeur suivront.
A cet égard, le rôle des
communes est plus que déterminant. Là où le maire veut que ce soit mieux, les
choses changent et les habitants comprennent. On ne saurait trop insister sur l’importance
de ces actions en milieu rural où un petit village peut être si facilement
défiguré, dans sa physionomie, par quelques constructions nouvelles qui font fi
de l’environnement.
CONCLUSION
Il ne faut pas attendre de
recette unique.
Il faut savoir que la défense des paysages naturels implique
beaucoup d’effort, de rigueur, d’explication, d’information.
Il faut savoir qu’il faut,
au moins dans un premier temps qui peut durer d’ailleurs longtemps, faire un usage
des interdictions.
Le paysage c’est un résultat. C’est une accumulation de
faits grandioses et modestes. La nature réussit bien dans les deux genres. Les
hommes, depuis trente ans, ont la main moins heureuse. Qu’au moins que ce
qu’ils sont obligés de faire ne méconnaisse pas ce qu’ils ont déjà. Et quand ils vont
trop loin, qu’une main les arrête.