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La simplification des procedures

ou

Le supplice de Tentale

 

 

ANTOINE GIVAUDAN

Chef du Service de l'Urbanisme

 

( JUILLET 1978 )

Revue de l’association P.C.M Juillet Août 1978

 

ORIGINE ET DESTINATION

Je n’ai jamais refusé d’écrire un article sur mon métier. La Revue PCM me donnait peut-être l’occasion, devant la corporation des ingénieurs, de faire comprendre le chemin hérissé d’obstacles et de pièges de la simplification. ( Allusion à ce qui deviendra: #1978-11-28---H#)

Le propos n’est ni convenu, ni complaisant et n’arrange pas la réalité, comme c’est souvent le cas, sous la plume des fonctionnaires qui disent volontiers à leur façon “ grâce à ce qu’on prépare, demain on rasera gratis ”.

A cette époque là, l’action usagers - administrations ( UA ) était amorcée et on y retrouve certains de mes slogans ( Cf.  #1500# ). C’était une manière de les divulguer.

Depuis quinze ans le thème n’est plus à la mode. le r$ole de l’administration, du gouvernement, du juge et du législateur est de compliquer le droit, au nom d’obsessions imposées par des minorités et d’une méfiance croissante vis à vis des collectivités locales qui de bonne ou mauvaise foi font souvent n’importe quoi avec lui. Les “démocratolâtres” ont la réponse, il faut approfondir la décentralisation, comme s’il fallait creuser plus profonde la tombe dans laquelle on a enfoui l’état de droit.

Pauvre France” me dis-je souvent!

 

 

 

La simplification des procédures administratives est un sujet à tout le moins délicat. D'abord, on ne sait pas trop par quel bout l'aborder. Ensuite, il faut veiller à ne pas dire n'importe quoi: la réalité rattrape toujours les improvisations. Enfin, chacun sait bien qu'on ne dispose pas d'une totale liberté pour revoir le droit conformément au souci de simplification.

L'administration centrale est bien placée pour savoir que les procédures n'ont pas la fluidité et la simplicité qu'elles pourraient avoir. Les services locaux comme les usagers le sont encore mieux, qui subissent les complications. Il nous faut donc rechercher les moyens de mieux faire et de nombreuses mesures peuvent être envisagées, souvent modestes mais d'une incontestable utilité. Notre énergie doit y être affectée, ainsi que notre conviction. La preuve de la sincérité sera cynique : il ne faut pas rechercher des simplifications pour la seule raison que l'ordre en a été donné; il le faut aussi pour des motifs plus profonds: les politiques d'aménagement comportent tellement de contraintes qu'elles risquent de s'enliser dans l'inefficacité. Leur rigueur appelle la commodité. Telle doit être l'ultime raison.

Il ne faut pas, dans un article, avoir la prétention de présenter un programme de simplifications, quelles que soient les possibilités. Les mesures seront arrêtées par le Ministre le moment venu. En revanche, il peut être utile à tous, et à l'auteur en premier, de méditer sur les mille et une façons d'éviter les complications et de les résorber. Cette méditation, en elle-même, peut en apprendre long.

 

I. La résistance à la complication

Le premier souci du simplificateur est de bien résister à la complication. Aveuglément, et sans discernement. C'est chose moins facile qu'on ne l'imagine. Dans le domaine des autorisations ( certificats d'urbanisme, permis de construire, lotissement, permis de démolir, autorisation d'installations et de travaux divers, coupe et abattage d'arbres... ) qui concerne au premier chef les relations entre l'administration et l'usager, cette résistance est mise à rude épreuve.

Il ne se passe pas de mois sans que quelqu'un suggère une complication, sans qu'un rapport, une loi, une suggestion, viennent en quelque sorte rechercher la solution au problème dans l'autorisation. L'assurance construction l'adaptation des constructions aux handicapés, la violence ou la sécurité, les économies d'énergie, une meilleure information des tiers, l'évolution du tourisme, le travail manuel, les travailleurs migrants, l'aménagement du temps et bien d'autres domaines sans rapports apparents immédiats et directs avec la procédure d'autorisation, peuvent du jour au lendemain, enrichir les textes du permis de construire, et avec la meilleure intention en compliquer l'objet, la procédure, la délivrance, les prescriptions, les contrôles a posteriori et les sanctions. ( Cf. #1978-11-28---H#)

Les exemples ci-dessus, ne sont pas issus de l'imagination ; ils ont fait l'objet, au cours des derniers mois, de demandes et de suggestions précises que l'administration a, sans hésitation, rejetées. L'attitude bureaucratique, sans compréhension peut aussi se retourner contre la bureaucratie. Mais résistera-t-on ? Les intérêts sont légitimes. Les raisons ne sont pas sans raison. Et comment résister si la complication émane d'un rapport pris en compte par une autre administration ?

Le mal tient à ce que chaque suggestion, en soit très légitime, s'ajoute à l'existant et se combine avec pour constituer un tissu de plus en plus opaque à la gestion.

 

II. Le risque des simplifications : 1 + 0 = 2

Bon nombre de complications, dans les procédures notamment, tiennent au fait qu'au cours du temps le droit s'est empilé sur le droit sans qu'on ait eu le souci de le codifier, de le peigner et de n'en conserver que l'essence indispensable à l'action.

Le grenier juridique est semblable à tout grenier; il mérite souvent le balai. Hélas on ne sait pas faire le nettoyage sans encourir le risque d'encombrer le grenier, après plus qu’avant.

En effet, si simplifier c'est supprimer, toute suppression retire une occasion d'intervenir.

Le processus de l'élaboration du droit, discussion administrative, consultation du Conseil d'Etat, débat parlementaire ( s'il s'agit de lois... ) met en évidence des objections. La suppression totale est rarement justifiée; la suppression partielle parait plus nuancée; il eh résulte généralement que la condition, unique au départ, objet d'abrogation, est remplacée par deux situations, la première qui conserve la condition et la seconde qui la supprime. Au lieu d'un seul régime qu'on se proposait de supprimer, on se retrouve avec deux, dont la distinction peut dépendre de plusieurs critères.

La règle 1 + 0 = 2 exprime l'extrême résistance à l'abrogation. Celui qui veut conserver ( 1 ) et celui qui veut supprimer ( 0 ) ont ainsi satisfaction. Sans ce déterminisme profond, les procédures administratives ne seraient pas ce qu'elles sont. Le permis de construire est truffé de cette sorte de complication, dans son objet, sa procédure, sa décision, le contrôle de sa conformité.

Mais en réalité 2 = 3, car le droit s'applique dans le temps, et il faut distinguer l'après et l'avant du changement ; le régime antérieur subsistant souvent quelque temps, les deux régimes nouveaux s'appliquant après, trois situations juridiques peuvent caractériser une même situation.

Et 3 = 4, si des critères géographiques d'application viennent se superposer aux critères chronologiques, il y aura les territoires où le nouveau régime s'applique et ceux où il ne s'applique pas.

Et 4 = 5, car ces territoires eux-mêmes peuvent évoluer dans le temps, changeant ainsi insensiblement le régime juridique des actes d'autorisation.

Toute réforme présente de tels risques. Ils sont généralement acceptés; ils sont moins acceptables quand on prétend simplifier; plus que tout autre, une réforme de simplification implique volonté de fer et surdité.. Il a fallu 4 ans pour parvenir à unifier les définitions des superficies de plancher servant de base au calcul de la densité et aux calculs des fiscalités. On critiquait auparavant la diversité des définitions, on critique aujourd'hui la définition compliquée, comme demain on critique rait la définition simple à cause des effets de la simplicité. Ce qui fut d'ailleurs le cas avant d'en arriver au texte actuel.

 

III. La quantité constante de complication

Dans un processus administratif donné applicable à un objet donné il y a une quantité constante de complication. On peut la répartir plus ou moins équitablement entre l'administration et l'administré.

Le permis de construire illustre bien cette situation.

On demande à l'usager de déclarer non seulement la superficie de plancher de son projet, mais encore la superficie de chaque niveau et d'éclater cette superficie en différentes catégories correspondant aux déductions dont il peut bénéficier. L'imprimé impose de la sorte une triple opération de sa part :

·mesures de superficies de chaque niveau

·mesures des déductions dans chaque niveau

·totalisation.

C'est horriblement compliqué dira-t-on, si on ne lui demandait rien, le même travail serait à faire par l'administration, qui d'ailleurs est tenue à son tour d'en vérifier l'exactitude. au cours de l'instruction .

On pourrait dispenser l'usager des calculs. Or, il les fait déjà, avec bien d'autres, plus complexes, pour réaliser son projet. Le devis descriptif d'une simple maison est vingt fois plus complexe que la demande de permis.

En outre, le fait de consigner lui-même le détail des superficies, lui permet de contrôler le résultat des opérations accomplies par l'administration, au lieu d'être livré à sa savante alchimie, sans en connaître la méthode.

En revanche, l'avantage est certain pour l'administration qui peut limiter ses investigations à quelques vérifications bien choisies. épargner bien du temps, épargne qui bénéficie en dernière analyse, au demandeur lui-même.

La solution inverse a été choisie, dans l'instruction du permis, quand le projet doit être soumis à plusieurs autorisations émanant d'autorités différentes. On aurait pu laisser au demandeur le soin de recueillir ces autorisations avant de déposer le permis. On a préféré confier cette tâche à l'administration qui instruit le permis ; dans ce cas, la charge de complication repose tout entière sur l'administration. Mais l'usager ne perçoit plus la simplification.

 

C'EST UNE GRANDE LOI: la simplification réalisée n'apparaît plus. Seules subsistent les complications. Il faut souvent choisir sur qui les reporter. Il n'y a pas d'unique solution. Il serait amusant ‑ on ne l'a jamais fait ‑ de mettre en même temps plusieurs systèmes qui répartissent différemment la charge de complication entre usagers et administrations et de retenir celui qui apporte le maximum de satisfaction. Ces trois exemples ne sont pris que pour montrer certains aspects de la tératogénèse en action. Voici deux ans, nous avions recensé 7 sources structurelles de complications du droit et 4 sources de complications accidentelles. ( Cf.[1976-03-00---H-LES-VOIES-TORTUEUSES-DE-LA-CLARIFICATION-DU-DROIT-DE-L-URBANISME]). Le processus prend naturellement un caractère exponentiel. Comment simplifier ?

 

IV. Comment simplifier ?

Il faut d'abord choisir entre deux voies. Améliorer ou abandonner.

La voie de l'amélioration est la plus efficace et la moins spectaculaire. Elle consiste à prendre un par un les problèmes et à en démonter les ressorts profonds, puis à les remonter après en avoir éliminé les éléments parasitaires. C'est une manière de curetage fin. Il faut du temps, de l'opiniâtreté et une mentalité d'horloger.

Il faut y procéder tranquillement.

Le permis de construire et plus encore les autres autorisations, soumis à ce traitement délicat, perdraient quelques-unes de leurs complexités. L'inconvénient est dans le fait que les mesures nécessaires sont aussi inintelligibles qu'une collection de pièces détachées indispensables à une réparation et que le résultat réel n'est pas apparent.

La voie de l'abandon consiste à se demander si l'utilité du contrôle vaut bien le prix des complications qu'il implique et si elle ne le vaut pas, autant l'abandonner.

Prenons le cas des clôtures qui font l'objet dans certains cas d'une autorisation instituée par la voie d'un amendement parlementaire auquel le Gouvernement n'a consenti qu'après des réticences. Faut-il ou non abandonner cette autorisation ?

Inversement, prenons le cas des dépôts d'épaves de voitures, que l'administration n'a pas voulu, au nom de la simplification, maintenir sous un régime d'autorisation. On nous demande aujourd'hui comment lutter contre les dépôts d'épaves.

Prenons le cas des plantations. Il nous a été demandé, voici longtemps déjà, en vu d'obtenir un meilleur respect des plantations de faire figurer dans la demande de permis, les arbres existant sur le terrain. On les y a donc mis lors de la refonte de l'imprimé de demande de permis. Faut-il les supprimer ?

D'innombrables exemples pourraient être donnés.

On n'a pas trouvé mieux, pour s'assurer que l'architecte a bien établi le projet de permis, quand le recours à l'architecte est obligatoire, que d'en confier le contrôle à l'administration, source considérable de complications dans la procédure comme dans la demande de permis. On peut simplifier en édictant une sanction pénale sévère à l'égard de ceux qui ne respecteraient pas l'obligation. L'administration n'aurait plus à contrôler, c'est-à-dire à renvoyer des dossiers. L'usager serait seul responsable devant les tribunaux de son infraction. La voie de l'abandon de tel ou tel contrôle n'est pas à écarter. Elle est sans doute plus spectaculaire. Mais peut-être sommes-nous à côté de la vraie question ?.

 

La vraie question

Nous recevons chaque jour un abondant courrier. Sa lecture est un enseignement continuel. Toute déclaration publique sur la simplification suscite des échos qui se retrouvent dans les lettres qui nous sont envoyées.

On peut chercher dans ce courrier, quelle est la perception que se fait le public, de l'idée de simplification. Elle s'exprime en substance dans une phrase clef.

“On parle sans arrêt de simplification et le permis m'est refusé”.

Le public assimile assez souvent l'idée de simplification à celle de liberté de faire ce qu'il lui plaît.

L'urbanisme, sans doute, donne lieu à quelques procédures compliquées. Le public en accepterait mieux l'idée, si les décisions de refus n'existaient pas. Mais elles sont bien là et la simplicité ne les supprime pas.

Le paradoxe est difficile à surmonter

Pourquoi me demander de constituer un dossier compliqué, coûteux, signé d'un homme de l'art compétent, si c'est pour n'obtenir qu'un refus, fut-il motivé ? ”

 Qui peut prétendre avoir une réponse à la question ?

Le développement de la pratique du certificat d'urbanisme est une voie bien souvent engorgée. Or, on ne peut pas tout faire mieux à la fois.

.Et si la simplification passait par une administration locale, plus disponible, plus libre, mieux armée pour donner les explications, pour sélectionner avec, discernement, ce qui peut aller vite, pour éviter de demander ce qui est peut-être prévu mais en l'occurrence inutile, pour se déplacer sur le terrain, pour mieux comprendre... Une administration locale adaptée aux nouvelles tâches de l'urbanisme est à créer, dans l'administration comme dans les collectivités. Une telle administration ne dépend pas que des textes pour exister.

Les textes simplificateurs, pour utiles qu'ils soient et nous pouvons en proposer, ne doivent pas tromper. Ils ne seront jamais suffisants pour l'usager car ils ne peuvent remplacer un accueil loyal, sympathique et rassurant chaque fois que l'usager a le malheur d'avoir besoin de l'administration.

 

ANTOINE GIVAUDAN