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LA LEGISLATION DE L’URBANISME

DEFEND L’ESPACE RURAL

 

ANTOINE GIVAUDAN

 

( 5 DECEMBRE 1979 )

REVUE GEOMÉTRE N° 2. 1980

 

 

ORIGINE ET DESTINATION

Cette déclaration publique, présentée à une journée d’études des géomètres à Dijon, n’est pas facile à décoder hors de son contexte et du moment particulier de la fin de l’année 79. Elle exprime cependant la position officielle du Ministère et de la direction sur les textes en discussion et notamment la loi d’orientation agricole du 4 janvier 1980 ( Voir commentaire en fin de document ).

 

 

 

Je vous remercie de m'avoir invité à cette journée, je vous remercie aussi de m'y avoir donné la parole. Je représente ici le Ministère de l'Environnement et du Cadre de Vie, qui, comme vous le savez, n'est pas indifférent à l'aménagement de l'espace et plus généralement à l'environnement. J'aimerais donc faire quelques remarques, ne serait-ce que pour éviter quelques malentendus, quelques incompréhensions.

 

Je crois que dans notre pays, les législations sont singulièrement abondantes, et avec l'habitude heureuse de les codifier, apparaissent donc des codes avec leur nom.. Et quelquefois on oppose les noms à la réalité. Ainsi ai-je vu au numéro spécial de votre revue, l'opposition code urbanisme ‑ code rural. Je crois que l'opposition n'existe pas. Il y a un code d'urbanisme qui est, en vérité, un code des pouvoirs de la puissance publique en matière d'occupation et d'utilisation des sols, si on ose ainsi le résumer. Puis il y a un code rural, sans doute beaucoup plus vaste par son champ, qui est aussi le code d'une activité... de l'activité économique agricole sous des divers aspects, sociaux et fonciers en particulier. Ces codes se complètent naturellement. Tout le problème est de les faire appliquer sur le terrain; la difficulté est moins dans les lois que dans les réalités locales ; elle est de nature politique, administrative, financière, etc... et elle tient aux réalités que vous connaissez.

Je voudrais dire, et répéter qu'il n'y a pas de la part de la législation, ni de la part de l'Administration qui l'applique ‑ qui est loin de l'appliquer toute seule ‑ qui l'applique avec les collectivités dans des conditions difficiles, les plus démocratiques possibles, il n'y a pas véritablement de primauté réservée à l'urbain contrairement à ce que j'ai lu, contrairement à ce que j'ai entendu.

Vous savez que nous avons des plans d'occupation des sols en cours dans 11 000 communes en France. Certains pensent que ce n'est pas assez, je dirais que c'est déjà beaucoup, peut-être faut-il aller plus loin, sans doute faut-il faire autre chose, mais C'est déjà beaucoup et il faut en venir à bout. Eh bien, dans l'élaboration de ces plans, la primauté à l'urbain qu'on reproche quelquefois, ne prend pas la forme qu'on croit. Le principal enjeu, la principale difficulté, l'obstacle premier auquel on se heurte, c'est la sauvegarde de la terre agricole, des espaces naturels, des paysages, c'est-à-dire, les 8/10ème  de notre pays certainement sur lesquels il importe de ne pas faire n'importe quoi, sur lesquels il convient d'éviter l'urbanisation.

Alors, si primauté urbaine il y a, cette primauté consiste à empêcher que l'urbain commande et impose sa loi à tout le territoire. Si vous lisez la presse, vous verrez que les milieux de la construction ne cessent de répéter, que les P.O.S. empêchent de construire, ne cessent de se plaindre, contestent ces plans d'occupation des sois qui raréfient les terrains constructibles, qui les empêchent en quelque sorte de travailler et se tournent vers nous en disant : “  Mais vous êtes en train de scier toute une branche de l'économie nationale qui est celle du bâtiment ”. Nous entendons ainsi, dans d'autres circonstances la critique inverse du Ministère de l'Environnement, critique de la doctrine de protection de l'espace rural, qui est aussi celle du Gouvernement et du Président de la République, critique inverse de celle qui semble nous être faite ici, et qui est d'accorder trop de place ou de poids à la sauvegarde des terres agricoles et à la sauvegarde de l'environnement au détriment des autres activités.

Je tenais à le dire parce que je suis toujours gêné quand j'entends des propos qui semblent exprimer que nous n’avons qu'une simple préoccupation sectorielle. Dans notre doctrine, l'espace est un tout ; il n'y a pas de préoccupations qui doivent prévaloir à tout prix; il faut que toutes aient le droit de s'exprimer; il faut que toutes apparaissent sur un pied d'égalité au moment où l'on prétend faire de l'aménagement, et en particulier quand on élabore le plan.

Aménager c'est arbitrer. C'est arbitrer entre des préoccupations contradictoires, entre des intérêts légitimes. Ces arbitrages se font dans des conditions locales difficiles, où les élus locaux et les Administrations font ce qu'ils peuvent, quelquefois ils font bien, quelquefois ils font moins bien; il faut alors critiquer ; il ne faut pas être toujours satisfaits, mais je voudrais que l'on soit bien conscient des conditions dans lesquelles se font ces arbitrages. S'il y a, au cours de ces arbitrages, une place privilégiée dans le milieu rural à un milieu donné, c'est bien au milieu des organisations agricoles et cela de plus en plus. Cela a été reconnu par la loi et il est bénéfique qu'il en soit ainsi pour tout le monde. Par conséquent sans vouloir prétendre qu'il faut aller directement au juridique, on doit d'abord travailler.

La pré-étude, quel que soit son nom et quelles que soient les circonstances, est en toute hypothèse indispensable et elle est pratiquée. Si défaut il y a, c’est peut-être d'aller trop vite au droit parce que l'on est pressé, et parce que le droit joue en quelque sorte le rôle d'un aimant et excite les passions plus facilement que les études.

Sans doute faut-il préparer par des études ce qui n'est rien d'autre qu'une longue palabre et ce mot dans ma bouche n'est pas péjoratif, car l'aménagement au plan local c'est d'abord des discussions auxquelles participent non seulement les élus et les Administrations mais auxquelles doivent aussi participer les organisations agricoles en milieu rural. Elles y sont bien mieux associées que ne le sont les habitants en milieu urbain, peut-être parce qu'il est plus difficile en milieu urbain de le faire à cause de la population nombreuse, à cause de la distance sociologique entre habitants et autorités. S'il y a eu progrès dans l'ouverture de l'élaboration de l'aménagement sur les citoyens, c’est sans doute dans le milieu rural que cette ouverture a commencé à se faire et y a trouvé ses meilleures expressions.

Notre doctrine, qui n'est pas seulement celle du Ministère de l'Environnement et du Cadre de Vie, car je crois qu'elle est aussi celle du Gouvernement, est une doctrine de bon sens. Elle est de faire en sorte que dans tous les actes d'aménagement ( et il y en a beaucoup) qui commencent peut-être avec l'établissement de documents, qui se poursuivent avec des opérations d'investissement, qui se poursuivent aussi avec des milliers d'actes quotidiens que sont les certificats d'urbanisme, les permis de construire et le lotissement ( chaque jour une énorme quantité de petites décisions est prise avec de temps en temps de grosses décisions plus rares ), cette doctrine est donc que, dans ces innombrables actes d'aménagement, la préoccupation que l'espace est un bien précieux émerge**, qu'il ne soit pas gaspillé, car tout ce qui est fait est bien souvent irréversible et qu'il soit tenu compte des contradictions qu’on y rencontre.

 

Voilà le cadre dans lequel doivent se faire les choses localement et notamment le remembrement rural. Le remembrement est une procédure, à mes yeux qui n'en suis pas un praticien, remarquable par son organisation mixte et proche de la terre et de la réalité humaine; c'est aussi une procédure éprouvée par le temps, le nombre d'opérations qui ont été faites et par ses résultats ; c'est encore une procédure indispensable à la compétitivité économique de l'agriculture; c'est enfin une procédure à peu près maîtrisée, je dis à peu près parce que je crois que du point de vue écologique qui nous est cher, il reste encore quelques progrès à faire dont tout le monde est conscient; ce n'est pas une critique, on peut toujours mieux faire; je crois qu'il faut que le remembrement rural ne soit pas bouleversé, transformé par l'ambition nouvelle de le faire servir à répartir équitablement les zones urbanisables, vaste problème bien connu que vous aborderez, abordez et aborde la loi; un tel changement déséquilibrerait complètement la discussion des problèmes qui lui sont propres et risquerait d'aboutir à ce qu'on produise. sans le vouloir, machinalement, sans tenir compte de tous les facteurs indispensables, de la zone constructible aléatoire sur un territoire communal ; c'est un risque qu'il faut regarder en face et le risque qu'il faut éviter.

Je vous remercie pour votre attention et  je suis heureux d'avoir pu ainsi m'exprimer.

 

ANTOINE GIVAUDAN

** [ « émerge » J’ai employé quelquefois de mot qui ne plaît guère mais avec l’abus qui en a été fait à tout propos plus tard je l’ai banni de mon langage.]

COMMENTAIRE

J’ai toujours eu beaucoup d’estime pour la profession des géomètres avec laquelle, j’ai entretenu des rapports de bonne intelligence, réciproquement utiles et sympathiques. Je fus souvent invité à leur congrès ou journées d’études et leur revue “ GÉOMÈTRE ” a souvent accueilli mes articles.

A Dijon, j’étais par conséquent un invité de marque, si j’ose dire, appelé à donner mon sentiment sur certaines questions auxquelles cette profession donnait de l’importance.

On sent cependant dans mes propos un peu empruntés, par rapport à mon habitude, une certaine gêne, une attitude défensive.

A l’origine on retrouve encore l’administration de l’agriculture qui se complaisait toujours à opposer l’urbain et le rural et par amalgame le “mauvais code de l’urbanisme” – qui n’est pas un code urbain – à la “ bonne législation rurale, adaptée à ce milieu particulier ”.

On y trouve aussi la dernière panacée contre l’injustice découverte grâce au génie du code rural, avec le remembrement aménagement, procédure illégale et en cours de légalisation dans la loi d’orientation agricole sur le point d’être votée.( Cf.[1987-05-18---H-REMEMBREMENT-URBAIN-AFU-ET-SCI] , où on en reparla mais le système n’eut heureusement pas un grand succés et les désordres introduits dans l’espace par la décentralisation était tellement plus graves, avec le retour de « l’urbanisme à l’emporte pièce » qu’il n’y avait guére plus lieu de s’en émouvoir )

Naturellement les géomètres étaient intéressés par ce marché nouveau offert à leur compétence. Ils attendaient par conséquent le point de vue de l’équipement (environnement à l’époque) sur cette question.

Ma réponse embarrassée à dû les décevoir car elle exprimait des réticences.

L’administration de l’agriculture avait fait échouer les zones d’environnement protégé, en plombant leur procédure ( Cf.#1976-05-00---E#, ainsi que [1977-11-09---H-LA-ZEP-QUELQUE-CHOSE-DE-SIMPLE-POUR-L-ESPACE-RURAL] ). Elle aspirait à “ plomber ” la procédure des POS en faisant intervenir la commission communale d’aménagement foncier. Elle y est d’ailleurs partiellement parvenue en montagne ( art. L.14….). Tous ces salamalecs ne cherchaient qu’à favoriser le contentieux et je ne souhaitais guère m’engager dans cette voie, au nom de la commodité et de la sécurité juridique. L’administration de l’agriculture élevait au pinacle “ la pré-étude d’aménagement rural ”, préalable au remembrement en laissant entendre que les études du POS n’était pas adaptées. Cette “ pré-étude” confiée généralement à des géomètres était donc au cœur de cette journée. Je n’avais rien à en redire, mais je comparaissais  un peu en accusé, coupable de ne pas comprendre les problèmes ruraux, avec “ mon ” code de l’urbanisme.

Ces querelles d’allemands furent englouties par la décentralisation qui y substitua une confusion plus extrême encore.