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LE PROBLEME

DE LA PROPRIETE FONCIERE URBAINE

 

ANTOINE GIVAUDAN

Adjoint au Directeur de la D.U.P.

 

( 4 JUIN 1980 )

REVUE “ GEOMETRE ” N° 11. 1980

COMMUNICATION AU 25EME CONGRES DES GEOMETRES EXPERTS

STRASBOURG. 2-5 JUIN 1980

 

 

ORIGINE ET DESTINATION

J’ai l’impression d’avoir proféré des vérités désagréables à tous et pourtant je crois avoir très bien décrit ce mal atavique que j’ai pu amplement analyser de plus près dans mes fonctions ultérieures sur le terrain, dans l’administration et le secteur privé. Il est tout de même curieux que les gens au pouvoir semblent l’ignorer et continuent, impavides, à débiter de rassurants non-sens.

Ah ! j’allais l’oublier, mais en 1980 je ne pouvais le savoir et j’ai vraiment manqué de prémonition, la décentralisation de l’urbanisme nous a tiré de ce mauvais pas !

On constatera la remarquable constance de mes idées notamment sur la spéculation. ( Cf.  #1600# )

C’était l’une de mes dernières interventions publiques en tant que fonctionnaire du service central. A l’automne j’allais être Directeur de l’équipement. A certains égards c’était prendre le voile. Je n’ai donc pas mâché les mots. Le texte est la restitution enregistré de mon exposé car à l’époque le ne remettais pas encore un texte écrit avant les débats.

 

 

 

Les difficultés liées à la chose foncière se présentent en zone urbaine et péri- urbaine toujours de deux façons quand la société traverse une phase de croissance ou d'évolution.

D'abord la ville, grande ou petite, s'agrandit, sans égard aucun pour l'espace rural qui l'environne, vis-à-vis de laquelle il est taillable et corvéable à merci. Laissez l'urbanisation s'étaler librement et vous aurez résolu 4/5 du problème foncier qu'on connaît aujourd'hui.

En même temps, le centre des villes est soumis à des « interactions fortes » qui se résolvent toutes en densification. Laissez les centres à eux-mêmes et, après avoir plus ou moins pourri, ils se reconstruiront avec des densités supérieures. Le dernier cinquième du problème foncier s'achemine vers une solution naturelle.

Ces deux postulats expliquent le problème foncier qui surgit dès qu'on ne les accepte pas passivement à cause de leurs conséquences inacceptables. Le problème foncier que nous connaissons résulte de l'usage des moyens d'action qui dressent des obstacles à cette évolution. Si l'on a mis en place de tels moyens c'est sans doute pour éviter d'autres problèmes. On aurait pu, pensent certains, s'en dispenser. C'est ce qui se passe au Texas. Les Texans sont très fiers de la liberté totale qu'ils ont d'user, sans retenue, de la propriété.

Je partage le diagnostic porté par M. Bouyssou sur l'évolution du droit de l'urbanisme et les restrictions qu'il a apportées à l'usage de la propriété. Je diffère de lui sur sa signification.

Il faut en effet se poser la question de savoir si l'on est prêt ou non à accepter une liberté quasi totale en matière d'usage du sol.

Si vous répondez affirmativement, vous êtes texan et M. Bouyssou l'est un peu, semble-t-il ; vous souffrez alors de la législation foncière et vous vous demandez si la propriété n'est pas une illusion.

Si vous répondez négativement, vous avez un point de vue plus proche de ceux qui souhaitent. un développement plus ordonné des milieux urbanisés.

Mais vouloir ce développement plus ordonné, c'est en vérité vouloir, plus ou moins, résoudre une quantité de problèmes de nature politique, économique, sociologique, morphologique et c'est donner au foncier une importance qu'il n'aurait pas naturellement.

En effet, qu'est-ce qu'une politique urbaine d'aménagement ? C'est un ensemble de mesures qui ont toutes pour but de canaliser l'organisation spatiale du développement urbain, c'est intervenir sur les évolutions périphériques et centrales, c'est domestiquer des interactions très fortes. C'est s'attaquer à la réalité peu satisfaisante qui résulte de l'usage spontané de la propriété. Ce n'est point nier la propriété ni la réduire à une illusion, c'est en changer les modalités d'exercice, quand son usage produit de l'urbanisation.

Toute politique de cette nature exacerbe la rente foncière et tend à engendrer la rareté, même si cette rareté n'existe pas physiquement et si les terrains constructibles sont abondants.

Toute politique da cette nature implique, de la part des collectivités publiques, une attitude active qui neutralise les tensions, faute de quoi le remède peut être pire, que le mal...

Il faut s'interroger sur ces remèdes qu'on administre ou n'administre pas. En Europe occidentale, en ce domaine, la politique d'aménagement ne procède pas d'un choix idéologique collectiviste sinon on ne comprendrait pourquoi des foyers de libéralisme économique non suspects, comme la Hollande ou la Grande-Bretagne, aient des systèmes comparables au nôtre. S'ils les utilisent avec plus de succès, ils doivent nous faire réfléchir.

Il faut donc se demander pourquoi dans notre pays, les politiques d'aménagement urbain, suscitent tant de difficultés, dans les faits et dans l'opinion, et comment on peut les neutraliser.

 

[ Dans les pays voisins, comme le Royaume - Uni, les traditions urbanistiques existent. Et point n'est besoin d'exproprier pour réaliser les réserves foncières.

Légende sous une photo de la rédaction ]

 

LA NEUTRALISATION DU PROBLEME FONCIER

L'objectif est simple. Chaque année 130 000 hectares sont concernés par la construction.. Ce nombre représente la superficie des terrains figurant dans les demandes de permis de construire. 50 à 70 000 hectares sont vraiment en milieu urbain et péri -urbain.

Il faut alimenter le marché à la hauteur de ses besoins. On peut y parvenir de trois façons :

‑ soit la puissance publique autorise des opérations privées : permis de construire, lotissement,

‑ soit la puissance publique acquiert, aménage, revend des terrains équipés :

‑ soit la puissance publique met en marche des procédures plus ou moins concertées avec les intéressés du secteur privé.

Dans les trois cas il faut respecter les options d'aménagement arrêtées par les P.O.S, notamment.

 

Comment s'y prend-on dans la réalité ?

Dans le domaine des moyens juridiques. C'est un peu le tout ou rien ou le contre-pied fréquent,

On s'interroge pour savoir s'il faut que tout soit public, tout soit privé, tout soit concerté. En vérité, il faut user des trois. On ignore à peu près tout du remembrement urbain ; c’est à dire d'une procédure nécessaire, même si elle peut être cruelle quand on la conduit alors que certains propriétaires ne sont pas consentants.

On invente des systèmes nouveaux avant d'avoir éprouvé et utilisé tous les moyens existants. On abandonne des moyens indispensables parce qu'ils ont provoqué des réactions négatives. Les procédures comme les idées sont obsolescentes. On est lassé d'entendre parler de P.O.S. ou de Z.A.C.; on voudrait des “ machins ” plus modernes. On est ainsi en retard d'un problème. L'exemple des Z.U.P et des Z.A.C. est édifiant. La Z.U.P. date de 1958, On mit du temps à l'utiliser et entre temps on inventa au moins 4 mécanismes supplémentaires, dont un seul subsiste encore, qui vit le jour avec la loi du 16 décembre 1964 relative au bail à la construction et qui figure dans le Code de l'urbanisme sous les articles L.314.1 et suivants et L.322.12 et suivants. Il concerne les sociétés civiles foncières. On ne s'en est jamais servi alors qu'il est très intéressant et toujours d’actualité.

Ainsi au début des années 60 on parlait du problème foncier comme on en parle aujourd'hui. On fit beaucoup de lois et les Z.U.P. se mirent à fonctionner à plein régime après 1965 et les lois votées entre temps restèrent inutilisées. A la Z.U.P. succède la Z.A.C., qui donna lieu à un grand engouement, puis à des critiques au point que rares sont maintenant les Z.A.C. créées aujourd’hui et qu'on cherche autre chose.

 

Dans le domaine des financements fonciers.

Ils sont au point et suffisants tant en ce qui concerne les acquisitions à court terme qu'à moyen terme. Les modalités des prêts sont très avantageuses, mais en 10 ans on n'a consommé que 80 % de l'enveloppe des prêts fonciers à moyen terme. Près de 800 millions d'enveloppe n'ont pas été consommés. Par ailleurs si on sait acheter on ne sait pas revendre, ni louer.

La politique foncière risque donc d'aggraver les tensions au lieu de les neutraliser.

Quant à la fiscalité, elle prend le problème à rebrousse-poil. Plus le terrain est cher, à cause de sa constructibilité, moins on paie d'impôt ; en valeur absolue. C'est normal puisque c'est la loi.

 

Pourquoi en est-il ainsi ?

S'il en est ainsi, c'est qu'il semble que nous ayons deux défauts : le manque de tradition et la recherche de la panacée.

Le manque de tradition, (1) en matière de politique urbaine, est une réalité générale malgré des exceptions. De « bons esprits » imputent à l'Etat et à son ancestrale centralisation cet état de fait. Ce serait oublier que l'urbanisme n'est une affaire d'Etat que depuis 1943. Rien n'empêchait les villes, avant cette date, d'avoir une politique urbaine, comme dans les pays germaniques ou anglo-saxons, de constituer des réserves foncières, d'établir plans d'urbanisme. Des lois très décentralisatrices existaient.

Ce manque de tradition (1) fait qu'on traite à chaud ce qu'il faudrait traiter à froid, exproprier au lieu d'acquérir tranquillement à l'amiable, par exemple. La législation s'est durcie pour surmonter les inconséquences. Les pays voisins en ont moins besoin parce qu'ils ont des traditions, en cette matière.

 

[ (1). Plus tard ou en d’autres occasions j’ai employé la locution « MANQUE DE CULTURE URBAINE ». C’est la même notion ]

 

Mais parallèlement on recherche la panacée, ce système idéal de la France démocratique, qui permet d'obtenir, rapidement, en souplesse, sans contrainte excessive pour la propriété, un urbanisme de qualité, qui ne coûte rien, auquel on devrait pouvoir renoncer dès qu'il ne plait plus, ou parce qu’on a changé d'idée.

Ce mécanisme n'existe pas mais on ne cesse de le rechercher.

 

[ Le manque de tradition en matière de politique urbaine est une réalité en France. ]

 

Comment faire alors ?

Il faut être plus dogmatique et plus pragmatique à la fois.

Etre plus dogmatique, c'est cesser de se poser continuellement des questions, de croire qu'il existe des solutions :

‑ qui permettent d'éviter les complications.

‑ qui donnent souplesse ou enlèvent rigidité,

‑ qui permettent d'agir en secret quand on prône la concertation et la démocratie,

‑ qui donnent à chaque propriétaire ce qu'il attend,

-- qui donnent des financements sans rien payer.

 

Tous ces problèmes sont sans solutions miraculeuses. Donc ils ne se posent pas.

Il faut cesser de se plaindre des P.O.S., des Z.A.D., du P.L.D., des Z.A.C. et un peu plus travailler.

Nous sommes hélas très intelligents, nous débordons d'idées et nous nous absolvons ainsi du manque de détermination ou de conviction.

 

Mais il faut être plus pragmatique aussi.

Il faut apprendre à accélérer ou à ralentir selon les moments. Les procédures le permettent.

Il faut apprendre à vendre, à louer les terrains acquis au lieu de s'interroger sur la moralité de la spéculation foncière.

Il faut toujours avoir plusieurs fers au feu des opérations publiques, des opérations privées, les opérations mixtes ou les trois à la fois, ce que permet par exemple le système de l'article L. 314.1 du Code da l'urbanisme.

Il faut apprendre à budgétiser l'aménagement au lieu de se plaindre des financements car les moyens financiers existent. L'urbanisation engage les budgets à venir. La constructibilité n'est pas un don du ciel attaché à la propriété dont la collectivité publique n'a qu'à constater l'existence. Elle est attribuée par elle aux terrains et engage sa responsabilité.

Il faut enfin enchâsser les opérations, dans les calendriers politiques afin qu'elles soient menées à bien avec le minimum d'à coup.

 

CONCLUSION.

Le problème foncier appelle de nombreuses actions qui touchent toutes à la propriété privée. Les unes concernent les collectivités locales, les autres l'administration et le Gouvernement en ce domaine, s'est efforcé récemment de rappeler au pragmatisme, sans remettre en question l'impérieuse nécessité de sauvegarder les espaces naturels. Ces mesures sont nombreuses car il n'existe pas de panacée.

En cette matière, il ne faut pas attendre que “ ça vienne ”, il faut y aller.

Réalité ou illusion, la propriété foncière ?. Elle est sujet et objet. Elle a le droit de beaucoup faire mais pas n'importe quoi. La loi permet de faire bien.

On a par conséquent le pain et le couteau mais on se coupe encore souvent le doigt.

 

ANTOINE GIVAUDAN