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LIBRE OPINION

 

Sus à la bureaucratie.

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par Antoine GIVAUDAN

Directeur Départemental de l’Equipement des Yvelines.

 

( MAI 1981 )

Revue politique et parlementaire N°813. Juillet – Août 1981

 

 

ORIGINE ET DESTINATION

J’ai écrit ce texte publié en réaction à de fréquentes déclarations d’hommes politiques candidats à des fonctions exécutives supérieures se plaisant à déblatérer à tort et à travers l’administration, sans avoir l’ombre d’un doute ou d’un scrupule sur leurs propres responsabilités de ce qu’elle est.

Inaptes à reformer l’Etat, inaptes à imposer aux fonctionnaires de donner plus à leur fonction ; inaptes à maîtriser leur coliques législatives… inaptes à regarder les réalités et à agir sur elles...  Aptes à quoi ? A tirer sur les ambulances…

L’idée que je me faisais de l’Etat et de ce que doivent être ses grands maîtres ou ceux qui aspirent à le devenir était depuis quelques années en train de se muer en souvenir.

 

 

Tous les candidats à la présidence de la République s'en sont pris à la bureaucratie et certains d'entre eux avec méchanceté. Ce thème est sans doute, électoralement, rémunérateur. La fonction publique ‑ et c'est peut-être à son honneur ‑ est donc la seule profession dont on n'a pas quémandé les voix. Toutes les autres professions ont été flattées, ménagées, ont eu droit à des égards ou à des promesses. Le bureaucrate ‑ qui vote pourtant ‑ a été vilipendé plusieurs fois. Chacun méditera à sa façon sur la question, mais puisqu'il a été si souvent question de bureaucratie dans les débats, trois faits importants et méconnus doivent être également livrés à la méditation des lecteurs, à défaut d'auditeurs.

 

Le premier fait: un bureaucrate pour cent habitants

Il n'est pas superflu de mettre en évidence un premier fait. Les contempteurs de la bureaucratie en grossissent volontiers les rangs, en y faisant entrer, par exemple, les entreprises publiques et la Sécurité sociale. Ils ont beau jeu, ensuite, de s'alarmer de la bureaucratisation croissante de notre société. Qu'E.D.F. soit public ou privé ne change rien pour l'usager. Il en va de même des P.T.T. Ce ne sont pas ces services publics qui le font vraiment souffrir. Les enseignants ‑ qui forment le plus gros des effectifs payés par le contribuable ‑ ne sont pas des bureaucrates dans l'opinion. Les militaires non plus. Dans leurs quartiers, ils ne tourmentent pas beaucoup l'administré. Où sont les bureaucrates alors ? combien sont-ils ?

Il est difficile d'obtenir des statistiques précises.

Celles qui sont citées proviennent des services du premier Ministre et concernent l'année 1977. Les administrations financières représentaient alors 164 000 agents, celles chargées de la sécurité, de l’ordre public et de la justice,170 000 ; les administrations responsables de l'aménagement ( Equipement, Environnement, Agriculture ) 122 000 ; les administrations assurant les secteurs travail et santé , 20 000 ; le reste, composé de diverses administrations, croupions en effectifs, 40 000 ; au total 516 000 agents.

Ce sont ces 516 000 agents de l'État, qui contrôlent, édictent, surveillent, prélèvent, verbalisent, autorisent, demandent de remplir des formulaires, réclament des pièces complémentaires, exigent de leurs concitoyens qu'ils appliquent des lois. Soulignons au passage qu'ils distribuent aussi des milliards de subsides ou d'investissements.

La France, ce pays de 53 millions d'habitants, était donc, en 1977, administrée par 516 000 bureaucrates, au sens strict du terme . On pourrait, à l’extrême rendre au secteur au secteur privé l’enseignement et les P.T.T. les entreprises publiques ( E.D.F., Air France, S.N.C.F ..) supprimer l’armée. Aucun Etat ne pourrait se passer de ses 500 000 bureaucrates, à moins de se nier lui-même mais, comme les fonctions qu'ils remplissent ne sont pas complètement inutiles, si on. supprimait l’Etat on retrouverait les mêmes bureaucrates ailleurs, en bien plus grand nombre, soyons en sûrs, dans les régions ou les collectivités locales. La nation ne parviendrait pu à en faire l’économie. Bien malin, par conséquent, celui qui pourrait en réduire les effectifs. Avec 1 bureaucrate vrai, pour 100 habitants, la France n'a pas une administration aussi parasitaire qu'on nous le laisse croire. Les chiffres de 1977 ont peut-être  un peu évolué mais, comme chacun sait, les créations de postes vont aux secteurs qui savent faire grève ( Education, P.T.T.), plus qu'aux bureaucraties au sens strict Néanmoins, pour d'autres raisons, l'administration fiscale et la police ont bénéficié de quelques effectifs supplémentaires depuis 3 ans. Le taux d'un pour cent habitants reste donc vrai en 1981. Qui sait que nous avons un Etat aussi maigre ?. Pourquoi ne nous l’a-t-on pas dit? Est-il sérieux de promettre qu'on pourrait le dégraisser sensiblement ?  ( 1 )

 

( 1 ). Le Président de la République envisageait dans son programme la création de 200 000 emplois de fonctionnaires.

 

2. Un second fait: 100 lois et 1000 décrets, par an.

Nous pouvons peut-être nous réjouir d'avoir si peu de bureaucrates contrôleurs dans notre pays, cela n'enlève rien aux tortures qu’ils font subir aux gens. Leur efficacité n’est pas vraiment une consolation même si le fait qu’ils sont moins nombreux qu'on  ne l’imaginait en est une, d'une certaine façon.

Dans l’opinion le bureaucrate incarne une forme d'inquisition qui manque de légitimité . Jamais un homme politique ne vante une nouvelle formalité, un nouveau formulaire; il annonce au contraire de nouvelles mesures utiles attendues qui apporteront un bienfait ou une simplification. Or, le. champ des activités surveillées par la bureaucratie s'étend chaque année. D’innombrables actes, accomplis librement par le passé, sont tout d’un coup soumis à un contrôle de l’Etat. Il y a donc quelqu'un qui trahit ou quelqu’un qui ment. Comme  l’homme politique ne ment pas et que l’Etat se tait c’est d’elle que doit venir la trahison.

La réalité, ainsi perçue par beaucoup de citoyens qui entendent des critiques continues sur l'administration ( certaines radios ayant même leurs professionnels du dénigrement quotidien) peut être présentée autrement.

Chaque année, depuis 15 ans, entrent en vigueur, en moyenne, 100 lois ( exactement 1454 lois et ordonnances entre 1967 et 1979 et plus de 1000 décrets ( 15 272 entre 1967 et 1979 ). Les lois sont votées par le Parlement et, dans leur majorité, à partir de projets du gouvernement. Les décrets sont pour la plupart nécessaires à l'application des lois et le Parlement comme l’opinion, reprochent quelquefois au gouvernement ‑ et indirectement à l'administration ‑ de ne pas les publier rapidement. C'est normal, une loi est faite pour être appliquée et la bureaucratie n’a pas à y faire obstacle en traînant les pieds.

Tout texte crée des droits et des obligations. Malgré notre prétendu goût pour l'égalité et l'uniformité, tout texte regorge d'exceptions, d'exemptions, d'exonérations. Le texte clair et simple est généralement brutal, inadapté, technocratique en un mot. Le texte intelligent colle à la réalité compliquée.

Une ligne de lois donne donc lieu à dix lignes de décrets et à cent lignes d'explication ‑ la circulaire ‑ sans compter des arrêtés, des formulaires, puis l’interprétation des tribunaux ‑ la jurisprudence que produit les procès.

Les 500 000 bureaucrates sont les porteurs du message, les facteurs auprès des usagers. Ce sont eux qui ont la charge de leur rappeler que la loi N°  du… leur enjoint de …que les droits qu'ils tirent du décret du….ne peuvent être valablement exercés que si…..etc  que s'ils font ceci ou cela, il leur faut…..que s'ils ne font pas ceci ou cela, ils risquent de…. Telle est donc la bureaucratie en action. L'accroissement de son activité est plus que proportionnelle à l'accroissement du volume de législation.

Est-elle, elle-même, la source intarissable de ce droit. Oui et non. Oui parce que la plupart des textes en projets sont écrits par des bureaucrates.

Non parce qu'on n’a pas souvent vu un texte aller jusqu'à son terme, sans que de nombreuses autorités politiques ‑ gouvernementales ou parlementaires ‑ ne l'aient accepté, voire voulu ou demandé. Oui, aussi parce que le pouvoir politique ne cesse de demander des mesures à ses bureaucrates qui sont payés pour en proposer. Au demeurant, d'innombrables suggestions de textes venant des usagers les plus variés, et souvent de ceux qui sont les premiers à se plaindre de la bureaucratie, sont enterrés. Obstruction technocratique ou souci d'éviter de nouvelles complications ? A chacun de juger. Non, également, car aucun bureaucrate n'est capable de faire longtemps obstruction à une volonté politique déterminée ; si, responsable de rédiger un texte, il ne fait rien, on en confie la rédaction à un autre et le tour est joué.

La bureaucratie dont l'activité est directement dépendante de la législation ‑ et à un degré moindre des budgets ‑ est le produit direct de l'activité législative et réglementaire du pouvoir politique. Réduire – est-il possible ? ‑ mais à tout le moins stabiliser la bureaucratisation signifie cesser de légiférer et de réglementer. Or, les campagnes électorales annoncent des mesures, donc des lois nouvelles avec leurs décrets en proportion. Annoncer en même temps une régression de la bureaucratisation, c'est se mettre en contradiction.

 

Troisième fait: la durée du travail des bureaucrates doit être augmentée

Actuellement, la fonction publique travaille environ 220 jours par an. ( 52 samedis et dimanches sont chômés six semaines de congés payés, quelques jours fériés nationaux un pont par-ci, par-là deux ou trois jours accordés par la grâce du ministre, résultat de conquêtes sociales du passé...)

La durée quotidienne du travail est variable. Elle doit tourner autour de six à sept heures. Certains agents travaillent certainement moins longtemps, beaucoup dépassent avec dévouement les limites fixées à un peu plus de 40 heures hebdomadaires.

Quoi qu'il en soit, les effectifs étant à peu près constants, ( dans les secteurs bureaucratiques ) et le champ d'activité s'accroissant du fait de la production juridique, les fonctionnaires sont bien obligés de travailler. S'y ajoute un effet moins connu. La réduction du temps de travail qui touche toutes les couches de la société, laisse aux citoyens beaucoup plus de temps libre pour s'occuper de leurs affaires ou de la chose publique. En sorte que, moins la société travaille, plus l'administration est occupée par des usagers disponibles. On ne peut pas, à la fois, demander aux bureaucrates d'être plus attentifs aux administrés ‑ à l'écoute dit-on ‑ d'expliquer, d'écrire clairement, d'être patients, en définitive de passer plus de temps aux relations publiques et de mettre en application une législation de plus en plus florissante, qui exige de leur part étude et formation, sans augmenter leurs effectifs. Si cette mesure est trop coûteuse, il faut augmenter leur temps en ouvrant par exemple les bureaux le samedi ‑ quand les gens sont libres ‑ en réduisant leurs congés annuels à quatre semaines et en supprimant quelques congés cadeaux qui amputent de quelques jours de plus, l'année.

L'effectif actuel disposera de plus de temps. Voilà la solution la plus simple pour présence, débureaucratiser la relation avec le public : laisser plus de temps à l'administration pour qu'elle le traite plus convenablement. On. nous a cependant parlé de réduction du nombre de fonctionnaires, de réduction du temps de travail, de débureaucratisation, mais on ne nous a pas dit si ces objectifs respectables n'étaient pas en contradiction entre eux. Quant à ceux qui ont proposé d'augmenter le nombre des fonctionnaires, ils n'ont pas proposé de les affecter à la bureaucratie proprement dite.

 

 

 


Que faut-il penser de notre Etat dans ces conditions ?

Simplifier, afin que les bureaucrates aient moins à faire. De multiples raisons font craindre qu'on n'y parvienne pas car nul pouvoir ne semble avoir la force de résister à la tentation de légiférer un peu plus, et encore moins celle d'attaquer méthodiquement le problème de la complexité administrative. Nous pourrions le prouver.

Aucun pouvoir ne peut substantiellement augmenter le nombre de fonctionnaires, afin qu'ils soient plus disponibles auprès des usagers. Aucun pouvoir ne sera capable d'augmenter la durée du travail.

L'avenir n’est pas bien rose, quoi qu'on dise, pour les usagers. Il n'est pas non plus confortable pour l'administration. Leur chance est finalement dans le fait que la bureaucratie n'applique pas ‑ tant s'en faut ‑ toutes les lois qu'elle devrait appliquer. Si elle le faisait, toute vie, dans le pays, cesserait de se manifester, jusqu'à l'explosion.

 

 

ANTOINE GIVAUDAN