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Le bureaucrate amenageur

face à la décentralisation

 

par ANTOINE GIVAUDAN

 

( 1er JUIN 1982 )

Revue politique et parlementaire N°898. Juin 1982

 

ORIGINE ET DESTINATION

Il ne s’agit ici que d’un extrait et d’une réflexion sur le livre à paraître ( Cf.[1983-10-00---H-LE-PETIT-MANUEL-DU-BUREAUCRATE-AMENAGEUR]).

 

 

« La décentralisation dans le domaine de l'aménagement changera radicalement la mission du bureaucrate aménageur ainsi que veut bien le définir l'un d'entre eux, Antoine GIVAUDAN.

Dans un ouvrage à paraître aux Editions de la R.P.P. à l'automne, l'auteur expose les notions et les préceptes qui guident le fonctionnaire chargé d'aménager l'espace, dans un style personnel. Des titres de chapitres prometteurs comme  “ masochisme national ” “ anglomanie ” , “ tribalisme vertical ” , “ existentialisme urbanistique ” ou “ sybaritisme administratif ” ne peuvent cependant pas cacher, ainsi qu'on pourra le constater dans le passage reproduit, le sérieux et la profonde réflexion d'un grand administratif de l'urbanisme ».( N.D.L.R )°

 

 

La fin du bureaucrate aménageur commencera lors du transfert des compétences en matière d'urbanisme au bénéfice exclusif des collectivités locales.

La doctrine du gouvernement, en la matière, exprimée depuis 1977, ne remettait pas fondamentalement en question l'équilibre empirique local qui s'était établi entre les fonctionnaires de l'Etat et les représentants élus des collectivités locales.

A noter toutefois que les discours sur le sujet allaient bien au-delà de ce que les projets de loi pouvaient prévoir. Aussi, entendait-on déjà des maires protester, au nom des libertés locales à la renaissance desquelles le gouvernement et le Chef de l'Etat se disaient attachés, contre des décisions prises au nom de l'Etat, à l'occasion de l'établissement de P.O.S., de

Une curieuse coïncidence, comme l'histoire seule sait en réserver à ceux qui croient la faire, a voulu qu'au moment où la politique d'aménagement de l'espace entrait dans sa phase la plus pugnace, avec l'élaboration du P.O.S. dans des milliers de communes, avec la lutte contre le mitage, avec le souci de domestiquer l'urbanisation sur le littoral et dans la montagne, un grand dessein décentralisateur ait été simultanément annoncé.

Plus l'Etat s'agitait, avec sa petite armée de bureaucrates aménageurs, mieux il appliquait la loi, plus il suscitait naturellement de résistance de la part de tous ceux qui veulent, à tort ou à raison, faire ou laisser faire à peu. près n'importe quoi, n'importe où. Dans ce contexte, la décentralisation ouvrait une perspective de liberté vers laquelle n'ont pas manqué de s'élancer les partisans de la démocratie locale ou de la facilité.

Quel bureaucrate consciencieux n'a pas vécu, dans l'inconfort, le porte-à-faux où il se trouvait placé? Courrier, colloques, articles, rencontres, réunions, peuvent en témoigner.

Les déclarations, de tout bord, faites sur ce sujet, dans les campagnes électorales de 1981, n'ont pas atténué le sentiment que la contradiction allait s'approfondir, entre une législation et une pratique tendues vers la rigueur ( qui ne pouvaient, du jour au lendemain, s'inverser ) et une doctrine politique hostile à l'administration d'Etat ( destinée à être éliminée du concert local de l'aménagement ) à moins d'un ajustement de la réalité sur le discours.

Le bureaucrate aménageur, s'il est honnête avec lui-même, sait bien que l'administration est loin d'être au-dessus de tout soupçon, qu'elle donne des manifestations nombreuses de pathologie et qu'elle ne détient pas une vérité révélée. Il sait aussi qu'elle n'a pas tous les défauts qu'on impute à la bureaucratie et qu'on ne lui reproche pas nécessairement ce qui pourrait lui être reproché alors qu'on l'accuse bien souvent à tort. C'est un malentendu fréquent dont il sait ne pas trop s'offusquer. Il sait enfin, car il est bien placé pour voir et pour savoir, quels sont les mobiles, les méthodes, les comportements, les conditionnements de ses interlocuteurs. S'il est donc quelque peu observateur, il n'a plus guère d'illusion. La nature humaine est souvent d'une grande perfidie.

 

Le bouleversement de la décentralisation

La décentralisation, dans le domaine de l'aménagement de l'espace, changera radicalement sa mission. Il ne sera plus ce personnage investi partiellement des quatre missions inaliénables de l'Etat ( sauvegarde des espaces naturels, sauvegarde des patrimoines du passé, réalisation des grands investissements d'intérêt national, respect de la loi ) puisque ces missions auront été soustraites à son action. Il ne sera plus qu'un  porte plume ou un porte crayon.

Elle produira des effets que nul ne peut prévoir mais ces effets seront toujours meilleurs que ceux que nous constatons.

Au demeurant, les plus belles réformes qu'une société peut engager ne sont-elles pas celles qui défient toute prévision, qui créent la rupture et qui, apportant une liberté quasi illimitée, arrogeant à une seule autorité des immenses pouvoirs, permettront à cette autorité de prouver ce qu'elle est ? L'aménagement de l'espace, en cette affaire, devient un problème second et c'est ce qui explique la difficulté, pour le bureaucrate aménageur, de comprendre la réalité nouvelle; il avait tendance, mais cette déformation de la pensée lui est coutumière, à faire prévaloir l'harmonie physique de l'espace sur le bonheur des populations qui assure la réélection.

C'est ce qui explique, de la même façon, que cette réalité fasse l'unanimité; que les partis, quels qu'ils soient, y sont tous favorables, quoi qu'ils disent; qu'ils critiqueront certaines modalités, ils reprocheront aux projets d'être imparfaits, de ne pas aller assez loin, d'être prématurés ou mal programmés. Les jeux politiques sont ainsi, mais au fond des choses demeure le fait: le bureaucrate aménageur sera éliminé. C'est un fait qui ressoude toujours la classe politique, quelles que soient ses divisions, en France comme ailleurs.

On remarquera cependant que l'un seulement, des trois pouvoirs premiers est l'enjeu de la décentralisation. Celui de punir ne le sera jamais. Celui de prélever conditionne celui de redistribuer et il n'est pas impossible qu'à la décentralisation des pouvoirs d'aménager corresponde une centralisation accrue des pouvoirs fiscaux et financiers. ( RR )  La France rejoindrait ainsi le peloton des nations avancées dans lesquelles l'Etat se garde bien de s'engager directement dans l'aménagement, laissant en quelque sorte l'espace à la providence mais conservant entiers les leviers qui font plier les volontés. Ce sera l'apogée des contrats, puisqu’on n'ose plus parler de subvention.

Cette conversion ne se fera pas sans quelques aléas sérieux pour les objectifs essentiels de l'aménagement, à moins qu'une croissance nulle ou négative prive d'objet tous ces débats.

Ces perspectives bouleversent l'horizon étroit et borné du bureaucrate aménageur médusé. Il ne lui restera plus qu'à se demander s'il sera toujours payé et s'il aura quelque chance de travailler moins longtemps.

Dans la mesure où il y a tout lieu de penser que les réponses à ces questions ne sont pas trop négatives pour lui, le débat est terminé. Il n'est plus concerné. Il peut se retirer. Il peut enfin s'élever vers les sphères où l'esprit lui rend la faculté de constater que “  tout est vanité et poursuite du vent ”. Qu'il importe d'abord de manger, de dormir, de se distraire et de se reposer, qu'il était bien fou de croire qu'il avait à apporter quelque chose au pays, alors que le pays ne lui avait rien demandé.

 

Antoine givaudan

 

[ ( RR ). C'est bien finalement ce qu'il se passe avec un part croissante de subventions globales et un part en réduction de ressources fiscales. Certains, hypocritement, s'en inquiètent alors qu'en secret ça les arrange. AG. 27-02-2000 ]