$ZRPD--W0FC$     Consulter le site :      écrire :  

BONNET BLANC et BLANC BONNET

 

Antoine GIVAUDAN

 

( juillet 1983 )

Etudes foncières N°20. Eté 1983

 

 

 

ORIGINE ET DESTINATION

Avec cette écriture j’essayais à ma façon, preuves internationales à l’appui, de clore le stérile et nuisible débat sur l’impôt foncier. De fait après la ridicule tentative du ministère de l’urbanisme et du logement d’instaurer, seul comme un grand, un nouvel impôt foncier ( Cf.[1982-05-00---E-REFORME-DE-LA-FISCALITE-FONCIERE-VUE-PAR-LE-MINISTERE-DE-L-EQUIPEMENT]) qui ne tenait intellectuellement pas debout, tentative qui tourna court, il n’y avait plus grand intérêt à sonner le glas de cette idée mais je ne résistais pas à cet innocent plaisir. L’article n’avait donc pas d’autres buts que tirer un trait sur plus de 25 années de palabres.

Il est cependant réconfortant pour l’esprit de voir la justesse de ses thèses officiellement reconnue plus de vingt ans après puisqu’un avant-projet de loi, sous une forme certes un peu bizarre, prévoit la possibilité d’un relèvement sensible des bases d’imposition des terrains constructibles soumis à la contribution foncière sur la propriété non bâtie. Cette initiative, qui reprend, à peu de chose près, la « taxe d’urbanisation » prévue par la loi d’orientation foncière de 1967, me semble venir trop tard pour infléchir sérieusement le développement spatial corriger certains défauts des POS. On dira de manière plus circonstancié ce qu’on pense dans un complément au chapitre 163. Il est donc à craindre que la malédiction ne continue. ( Cf.    #1630# )

Il est quand même heureux que l’impôt foncier déclaratif soit mort mais attendons avant de l’enterrer de voir le tour que prendra, devant le Parlement, le débat sur l’avatar mal ficelé d’une de mes anciennes idées.

 

 

 

Lors d'une chronique précédente (1) sur l'impôt foncier ‑ ce serpent de mer qui donne périodiquement un frisson à la France immobilière [ politique aussi ] -- j'avais laissé entendre que je m'expliquerai prochainement sur un mécanisme très simple qui permettrait d'en venir à la valeur vénale comme base d'imposition des impôts fonciers,

Lors d'un colloque organisé par l’A.D.E.F, dont un compte rendu remarquable (2) et rapide a été publié, j'avais indiqué pourquoi je pouvais faire l'économie de cette suite. Certains amis cependant m'ont demandé pourquoi je ne l'écrivais pas. Sans exagérer la curiosité publique à ce sujet, je crois cependant utile de donner quelques explications.

(1). Voir N° 15. Printemps 82, Le bourbier de l'impôt foncier

(2). Les enjeux de la fiscalité foncière Edition Economica. 1983

 

Je ne sais si vous êtes comme moi, mais les valeurs locatives me laissent une saveur de papier mâché dans l'esprit. La valeur vénale, en revanche, me paraît plus réelle, plus vivante, plus accessible au citoyen moyen, qui est largement majoritaire dans le pays. Mais il se peut que la fréquentation périodique de problèmes fiscaux soit pour quelque chose dans cette attitude, toute subjective, à l'égard de concepts, au demeurant très techniques. Ne projetons pas trop vite nos obsessions dans le pays. Quoi qu'il en soit, c'était avec le souci d'asseoir l'impôt foncier -- actuellement assis sur la valeur locative ‑ sur une valeur vénale que l'idée m'était venue de convertir bêtement ces valeurs locatives en vigueur en valeurs vénales, en multipliant les assiettes actuelles par 100 et en divisant le taux par 100.

L'opération arithmétique assurait une transmutation conceptuelle et psychologique sans aucunement désorganiser la gestion de l'impôt ni provoquer de phénomènes aléatoires et dangereux, redoutables en matière fiscale, comme il y en eut avec, la taxe professionnelle.

Sans doute cette conversion ne fournissait-elle qu'une valeur vénale théorique conventionnelle ou calculée, différente par définition de la valeur vénale vraie, qui est celle qui se forme et se fixe au cours des échanges. Ma réflexion avait également porté sur les mécanismes quasi-automatiques qui permettaient, progressivement, de substituer aux valeurs vénales calculées par conversion, des valeurs vénales vraies.

Il n'y avait là rien d'impossible, d'un strict point de vue pratique, j'étais satisfait de ma trouvaille et je promettais dans la lancée, un prochain article.

Sur ces entrefaites, se tint, en mai 82, le colloque organisé par l'A.D.E.F.. Pour une fois, au moins, j'ai entendu décrire, par des fiscalistes étrangers, en détail, dans toute leur modeste et opiniâtre dimension, les tâches d'établissement de l'assiette des valeurs locatives en Angleterre et des valeurs vénales aux Etats-Unis.

Pour les valeurs vénales, on était loin, à quelques années lumière, des tableaux idylliques de simplicité que ramènent des voyageurs pressés qui n'ont pas manipulé eux-mêmes les bordereaux fiscaux, ni pratiqué de visites des lieux; ni répondu aux réclamations que suscitent les valeurs “ vénales ” ‑ mais méritent-elles cette qualification ‑ établies par les services locaux.

Pour les valeurs locatives, on était en terrain plus familier.

Dans les deux cas, il était patent que la productivité de l'impôt était à peu près totalement indépendante du type d'assiette choisi.

Un impôt local rapporte plus dans un pays riche, où les détenteurs du bien immobilier disposent de revenus élevés. L'impôt américain rapporte beaucoup parce que les contribuables peuvent payer plus. L'assiette n'y est pour rien.

Les contribuables peuvent peut-être payer plus en impôts locaux ‑ indépendants du niveau de leur revenu parce que les impôts ou les autres prélèvements sont moins élevés. C'est la structure générale du prélèvement public qui commande la part et l'élasticité plus ou moins grande de l'une des composantes du prélèvement total subi, en une année, par le contribuable.

Le hasard aurait pu faire qu'aux Etats-Unis, l'assiette soit la valeur locative. Le prélèvement aurait eu un volume égal.

J'avais, depuis longtemps, l'intuition que la nature de l'assiette importait peu, ‑ car n'est-ce pas une évidence ‑ mais le colloque m'apporta la confirmation qui me manquait.

Dans ces conditions, il était vain et inutile de consacrer du temps et des moyens à la transformation -- même indolore ‑ des valeurs locatives en valeurs vénales.

S'il y a effort à consacrer, c'est d'améliorer l'évaluation des valeurs locatives.

L'effort doit cependant moins porter sur la connaissance exacte des valeurs absolues ( exprimées en francs ) que sur la justesse des valeurs relatives.

 

Ce qui est injuste n'est pas que mon loyer soit fixé à 100 par le fisc, alors qu'il est réellement de 10 ou de 1000 ; ce qui est injuste c'est que pour un local exactement identique au mien, la valeur locative soit de 80 ou de 120.

Quand on a compris cela, on a tout compris des problèmes de l'assiette. Ils sont aussi difficiles à résoudre, en termes de valeurs vénales qu'en termes de valeurs locatives.

C'est pourquoi nous trouvons dans tous les pays civilisés, des dizaines de milliers d'agents du fisc qui courent après la réalité, pour la mieux connaître et améliorer le juste positionnement de la valeur dans l'échelle de valeur qu'ils se sont fixés.

Les Anglais ont même confié en 1950, nous a-t-on dit, les tâches de fixation de l'assiette à une administration de l'Etat central... le bureau des évaluations, complètement indépendant des autorités qui lèvent l'impôt, et impartial aussi bien envers les collectivités locales qu'envers les contribuables ”. Il est curieux que chaque fois qu'on recherche objectivité et impartialité dans nos vieilles démocraties, le pouvoir est confié à des bureaucrates. N'insistons pas !

 

L'homogénéisation des valeurs ( vénales ou locatives ) ou la réduction des disparités régionales ou locales ne s'impose que parce que la même assiette doit servir de base à d'autres impôts ‑ départementaux ou régionaux, voire nationaux. La nécessité d'en confier la responsabilité à l'Etat, en France comme ailleurs, reste parfaitement justifiée.

Mais il est intéressant de souligner que les Britanniques eux-mêmes s'interrogent sur la conservation des valeurs locatives. En effet, le développement de la propriété supprime de nombreuses références et faute de baux et de loyers, ce travail est de plus en plus difficile. Faute de vente, le problème est le même, avec la valeur vénale et chacun sait qu'elle peut varier beaucoup à 200 mètres de distance et qu'il n'y a pas toujours des transactions en nombre suffisant.

Aussi, ma conviction est maintenant bien arrêtée, que l'énergie et les moyens administratifs doivent être affectés à une gestion améliorée de l'impôt et plus particulièrement de son assiette, plus qu'à la vaine recherche d'un impôt merveilleux, simple, clair, juste que le contribuable aurait presque plaisir à payer.

Cet investissement en faveur de l'efficacité de la gestion n'exclut cependant pas qu'une taxation plus juste et plus conséquente des terrains constructibles soit instituée, taxation qui n'est pas fiscalement bien difficile une fois le tri des terrains constructibles effectué. Cette idée n'a rencontré aucun succès. Elle est sans doute trop sérieuse. Pourtant, à l'heure de la décentralisation, à l'heure où la commune va être seule à tracer des traits sur des plans, à fixer la constructibilité, à enrichir les uns et à laisser au bien des autres une valeur inchangée, une petite contrepartie à la constructibilité attribuée ne serait pas superflue. Hélas, il faudra sans doute attendre que le mitage ait définitivement mangé par milliers de km², l'espace naturel, pour y venir, quand la remise sur pied de la fiscalité des terrains constructibles ne servira plus à rien.

La fiscalité foncière inhibe toujours de la même façon le pouvoir. La France est un pays de propriétaires. [ Et d’imbéciles, quand on parle d’impôt sinon les prélèvements obligatoires ne seraient pas devenus ce qu’ils sont ]

 

ANTOINE GIVAUDAN