La démocratolâtrie
ANTOINE GIVAUDAN.
( FEVRIER 1984 )
( La Revue Administrative. N° 217. Février 1984 )
Dès lors que la sanction n’est ni
financière ( à moins que la perte de quelques avantages soit obsessionnelle ),
ni pénale, elle n’atteint dans les deux cas que l’amour
propre ou la vanité. Il est cependant
regrettable que l’état des moeurs, même quand ils ne sont pas à la hauteur de
leur rôle ou soient franchement incapables, favorise le reclassement des premiers
dans des sinécures ou la promotion des seconds.
Le pouvoir devrait d’abord servir au “ faire ” alors qu’il est surtout
convoité pour “ l’être ou paraître ” et pour “ l’avoir ” qu’il apporte à ses détenteurs conformément à diverses
pulsions de la nature humaine, on ne doit jamais l’oublier
J’ajouterai un élément historique accidentel dans la
motivation de mon propos. Parmi les « démocratolâtres » il est une catégorie dont le discours est
intolérable à l’esprit. Je vise les plus fanatiques de la « démocratie », ceux qui
ne peuvent pas à ouvrir la bouche sans en prononcer le mot, qui se osent se
donner en exemple tout en pratiquant au pouvoir le système le plus autoritaire
et le moins tolérant qui soit, je veux dire les membres ou les partisans du « PARTI DU
BILAN GLOBALEMENT POSITIF », dont la
longue histoire est couverte du sang de millions d’innocents.
Quand on parle de
démocratie, il y a donc matière à ne pas mélanger les serviettes et les
torchons. ( Cf. Remarque finale )
ont-ils
nombreux les vrais démocrates, ceux qui pratiquent dans l'exercice d'un
quelconque pouvoir, la démocratie ? Notre pays n'a pas trop à se plaindre et
même si des tyrans sommeillent dans nombre d’élus, le système démocratique qui
nous gouverne, du haut en bas de nos institutions, oblige chacun d'eux à
enrober leur autoritarisme de formes rassurantes et utiles. De ce point de vue,
la démocratie fonctionne à peu près convenablement. Ne soyons pas trop
difficiles et disons-le d'emblée — et comme d'autres l'ont dit — c'est sans
doute “ le pire des régimes à
l’exception de tous les autres ”.
Cc
satisfecit ne satisfaisant personne, tout parti, tout gouvernement; tout homme
politique — des plus importants aux plus insignifiants — promettent toujours
plus de démocratie, à l’exception de que1ques marginaux dénués d'influence. La
démocratie est devenue tabou, on l'idolâtre au point qu'elle a envahi, comme une
idée fixe, depuis une dizaine d'années. la pensée et la réflexion politiques,
la conscience de ceux qui ont à décider, au détriment peut-être de la
démocratie elle-même et des devoirs qu'ils ont envers le pays.
Nous
appellerons cet état d'esprit, d'un terme qui peut assez bien le résumer: la démocratolâtrie. Mais n'est ce pas, sournoisement, blâmer la
démocratie que d’en parler ainsi. de douter de ses vertus, et de l'affaiblir
alors qu'on en connaît !a fragilité ? Il faut pousser l'analyse plus loin avant
de répondre à cette interrogation. Tout démocratolâtre digne de ce nom doit déjà se sentir
agressé car s'interroger sur la démocratie, sans avoir l'arrière-pensée,
sincère ou non, d'introduire plus de démocratie dans la société, c’est
commettre une lèse majesté. Le risque est grand de ne plus être écouté; celui
d'être qualifié de toutes sortes d'épithètes désobligeantes l'est encore plus.
Mais ne reculons pas.
La logique à toute épreuve de la démocratie.
Il est
bon de s'entendre d'abord sur le contenu essentiel d'un régime démocratique.
Organiquement, c'est un régime politique qui
permet à tous les citoyens de participer, dans des conditions honnêtes, à la
désignation et à l'élimination des gouvernants — quels qu'ils soient.
Moralement, c'est
un régime qui élève au rang de valeur suprême. le respect de l'individu,. de la
nature humaine et fonde les contraintes que la société doit malheureusement
exercer sur ses membres, sur des règles votées à la majorité, par les organes
dirigeants.
Ces
deux principes sont liés entre eux. Leur application garantit statistiquement
et sur la longue période que satisfaction soit donnée au plus grand nombre de
citoyens, libres d'agir et de s'exprimer. C'est ce qui se vérifie assez bien,
là où fonctionnent de vrais régimes démocratiques. C'est le cas dans notre
pays. Il serait toutefois dangereux d'imputer notre prospérité ou notre bonheur
à la seule démocratie. Il serait non moins imprudent d'imputer nos malheurs à un
manque de démocratie. On voit ainsi une ligne de démarcation
apparaître entre les démocrates lucides qui conservent leur jugement et les démocratolâtres
qui l'ont un peu perdu.
Il
faut, pour mieux en définir le tracé, regarder comment un régime démocratique
sélectionne ses dirigeants. Cette sélection — l'élection au suffrage universel
généralement direct — repose sur un principe implicite: “ celui que désigne le plus grand nombre est nécessairement le meilleur
”.
Le
meilleur pour quoi faire ? pour occuper les fonctions ouvertes à la compétition
électorale bien sûr.
Mais
encore ? Pour réaliser, une fois au pouvoir, les objectifs promis lors des
campagnes électorales.
Assurément,
mais ces objectifs sont-ils ceux dont la société a besoin, qu'elle peut
atteindre ? Sans doute puisque le corps électoral, à la majorité:, en a décidé
ainsi.
Je vous
entends bien, mais si le corps électoral s'est trompé ? Il en tirera toutes les
conséquences à l'élection suivante, en retirant sa confiance majoritaire à ceux
qui se sont trompés ou lui ont menti. Il y a quelque risque, bien entendu, mais
c'est le tribut, bien mérité qu'on doit à la démocratie.
La démocratie répond à toutes les objections qui pourraient entamer sa légitimité, alors qu’aucun régime ne peut apporter la moindre réponse à aucune de ces questions.
La neutralité du contenu politique de la
démocratie.
Elle ne
donne en revanche aucune direction à suivre, aucune solution aux problèmes
posés. Ses dogmes concernent les mécanismes du pouvoir et les limites qu'il
doit respecter notamment vis à vis des libertés des individus: ils ne
concernent aucunement le contenu concret des politiques à mener. Elle n'apporte
en ce domaine aucune garantie. Le démocratolâtre ne l'admet pas volontiers. Pour lui
une vérité préexiste: ce qui émane des organes démocratiques est bon; ce qui
émane d'autres organes sociaux, non démocratiquement désignés, est suspect.
C'est en vertu de cette vérité qu'il veut introduire plus de démocratie
partout,
Le démocratolâtre rejette
implicitement l'idée que certains objectifs ne peuvent être atteints qu'avec le
recours à un organe non démocratique. Et s'il convient, poussé dans ses
retranchements, que le recours à un tel organe s'impose pour les atteindre, il
préfère qu'ils ne soient pas atteints, plutôt que d'enfreindre le dogme
démocratique, selon lequel tout pouvoir doit émaner d'un organe élu.
Mais
pourquoi. diantre, certains objectifs ne pourraient pas être à la hauteur des
organes démocratiques ? Qu'est-ce que cette manière du limiter les ambitions et
les capacités du peuple souverain ?
Il faut
donc approfondir plus encore l'analyse et aborder maintenant des aspects qui
heurteront encore plus tout démocratolâtre un peu convaincu.
Le pouvoir, objet de convoitises.
Les
manifestations du pouvoir — qui ne sont que des manifestations de la vie —
apparaissent dès qu'il y a deux individus en présence. Dans toutes les sociétés
connues, même les plus primitives, il y a pouvoir. Les individus ont une
attirance très variée vis-à-vis du pouvoir, qui leur permet de se différencier
du groupe en imposant à ses membres leur domination. Il existe d'innombrables
formes de différenciation qui n'ont pas le pouvoir pour objet ou vecteur, mais
le pouvoir est une forme relativement répandue et recherchée. Dans une société
démocratique, une partie certaine de population a le pouvoir comme objet de
différenciation: c'est celle des candidats aux élections, bien que certains
d'entre eux ne le sont que pour faire plaisir.
Comme
il existe d'autres exutoires à la volonté innée d'exercer du pouvoir, le taux
de candidats aux élections par rapport à la population adulte est loin de
refléter la distribution de cette pulsion dans une société.
Quoi
qu'il en soit, les organes élus de commandement de toute société démocratique
sont peuplés, à une large majorité, d'individus auxquels, le pouvoir apporte
des satisfactions. Lesquelles ?
Les trois satisfactions.
Les
satisfactions sont de trois ordres, il y a celles d'être, d'avoir et de faire.
Apparaît
ici une nouvelle ligne de démarcation entre ceux qui pensent que la
satisfaction d'être au pouvoir prévaut sur celle de faire ce que l'on croit bon
ou mieux et qui conduit à briguer le pouvoir ( presque par altruisme ) et ceux
qui pensent le contraire.
Il est assez juste, au demeurant, de présumer que la satisfaction d'avoir — c'est-à-dire de s'enrichir — n'est pas un moteur déterminant en démocratie. Le pouvoir n'est pas très rémunérateur, pas assez. A une minorité il permet de vivre convenablement. A la grande majorité, il apporte peu. Ceux qui s'enrichissent en gouvernant sont donc suspects de malhonnêteté. On peut donc laisser tomber la satisfaction d'avoir et pour l'obtenir, en démocratie, il est préférable de ne pas accéder au pouvoir. On gagne, plutôt. à vivre à ses côtés.
L'alternative
entre l'être et le faire reste l'essentiel.
Tout
n’est pas tout jaune ou tout vert; le démocratolâtre tend à considérer que le candidat
au pouvoir est animé par le désir de faire, de faire le bien, de faire mieux
que ses concurrents Le démocrate lucide pense plutôt que la satisfaction de
faire, qui anime généralement le pouvoir politique — quoique cette satisfaction
puisse être atteinte en faisant semblant — pèse moins lourd que la satisfaction
d'être [ ou plus exactement d’apparaître A.G
30 novembre 98 ]. Il en veut pour preuve que les
pouvoirs renoncent quelquefois à ce qu'ils ont promis, font ce qu'ils n'ont pas
promis, voire le contraire, qu'il est rare de rencontrer un élu qui démissionne
de son mandat à cause de l'impossibilité de faire ce qu'il avait l'intention de
faire.
Tout
gouvernant se fait assez vite une raison de ne pas réaliser ce à quoi il tenait
le plus et ne manque jamais de raisons pour l'expliquer. Le sacrifice n'est
donc pas trop cruel ou douloureux. En revanche, la satisfaction d'être au
pouvoir, même pour ne rien y faire, ne comporte pas de risques pareils; elle
est une satisfaction en soi, si bien que tout gouvernant souhaite se maintenir
au pouvoir et quelquefois jusqu'aux limites extrêmes de la vie, que ce soit ou
non en démocratie et au détriment du bien faire, sinon du pays ou de l'organe à
la tête duquel il s'est placé.
L'obsession de la survie,
Si
banale est cette constatation, que nul n'en tire une conséquence qui va
pourtant de soi: “ Tous les efforts qu'accomplit un homme au pouvoir sont
prioritairement destinés à assurer sa propre survie.
Ces
efforts pourront conduire à ce qu'il renonce à sa satisfaction de faire, voire
à ce qu'il sombre dans l'indécision la plus complète ( notamment avant les
élections ). Cette manifestation de la primauté de la satisfaction d'être est
bien plus forte en démocratie que sous tout autre régime car le gouvernant y
dépend, pour sa survie, d'un consensus majoritaire. Il en découle très
naturellement, que pour sauvegarder ce consensus, renoncer à faire, abandonner
ses objectifs c'est presque le summum de la démocratie. C'est également une
preuve de plus que la démocratie n'est qu'une mécanique institutionnelle qui ne
porte en elle aucun objectif particulier de faire, dans un sens ou un autre, en
un domaine précis Elle permet le mieux et son contraire. Le démocratolâtre ne
partage pas volontiers cet avis.
Le profil constant du gouvernant
démocratique.
Ces
considérations, une fois admises comme vraisemblables, ont des incidences
fondamentales sur le profil, le comportement, les réflexes des gouvernants
démocratiques L'extraordinaire diversité des apparences de la nature humaine
habille ces profils, ces comportements, ces réflexes de variété mais qui sait
discerner, derrière les apparences, les ressorts profonds qui animent le
gouvernant ne manque pas de trouver des constantes qui ne varient qu'avec
l'évolution de la société.
En
démocratie, le pouvoir repose sur une intense communication du gouvernant avec
les gouvernés. L'accession ou le maintien au pouvoir du gouvernant vont
dépendre directement de son aptitude à communiquer, beaucoup plus que de ses
aptitudes à faire, à imaginer, à gérer, à dominer les faits concrets.
Le candidat au pouvoir va
développer, perfectionner cette aptitude, afin de devenir un bon
“ communicateur ”, un émetteur écouté.
Il va
de même développer et perfectionner ses organes de perception, afin d'être en
mesure d'apprécier si ce qu'il émet ne produit pas l'effet contraire à l'effet
attendu ou ne sombre pas dans l'inaperçu.
Le
gouvernant, une fois au pouvoir ne se comporte pas autrement, avec une acuité
sensorielle et une activité verbalo-motrice, surmultipliée à l'approche des
élections.
Tout ce
qu'il dira, fera, tout ce qu'il entendra ou lira à son sujet ou au sujet de ce
qu'il a fait ou a l'intention de faire est, inconsciemment ou non. jugé au
regard des questions : cela me nuit-il ? Cela me profite-t-il ?
D'abord
d'excellents démocrates restreignent leur émission et leur réception à ceux qui
appartiennent à leur mouvance, puisqu'ils n'ont aucune reconnaissance à
attendre de ceux qui n'en font pas partie. Certains ne s'en cachent pas, mais
là n'est pas l'essentiel même si le champ de la démocratie s'en trouve un peu
réduit.
L'essentiel
est plutôt dans les limites qui bornent l'efficacité démocratique, quand les problèmes
ont une solution qui dépend beaucoup plus de la volonté de faire, que d'un
fonctionnement parfait de l'émetteur-récepteur, sans que pour autant ce bon
fonctionnement ne soit un handicap.
A cet
égard, le régime démocratique est parfaitement adapté aux sociétés sans enjeu
interne ou externe important, autre que le jeu politique de ceux qui sont au
pouvoir ou aspirent à y parvenir. En effet. dans ces conditions, le régime
démocratique est le plus ludique qui soit, pour les gouvernants qui n’y courent
aucun risque, pour la société qu'ils gouvernent et dont la survie ne dépend pas
d’eux, pour les gouvernés qui peuvent suivre la joute politique comme ils
suivraient un championnat de rugby.
L'irresponsabilité absolue du gouvernant
démocratique.
Il faut
insister sur l'absence de risque du gouvernant, donc sur son irresponsabilité
absolue, en régime démocratique. Le seul risque qu'il court est celui de ne pas
être réélu; ce n'en est pas un car l'échec le ramène à la condition de citoyen
ordinaire ce que nul n'oserait présenter, en démocratie, comme une condition à
plaindre, ou à mépriser. De ce point de vue, dans de nombreux régimes non
démocratiques, la responsabilité est beaucoup plus réelle, qui se traduit en
exil, en prison, ou en mort violente. On peut finalement soutenir que la seule
responsabilité qu'il a, est de tenir ses promesses mais ce n’en est pas une
vraiment car il n'était généralement pas obligé d'être candidat. ( ce n'est pas
le discours que tiennent les gouvernants bien sûr. Ils disent avoir charge
d'âmes, avoir passé un contrat avec leurs électeurs. Qu'ils le disent de bonne
foi, eux seuls, devant eux-mêmes, peuvent le savoir mais on peut leur faire
confiance pour expliquer aux électeurs pourquoi ils se considèrent blancs comme
neige, qu'ils soient jaunes ou verts. Le gouvernant ou le candidat n'a que la
responsabilité du joueur. Tout au plus risque-t-il de perdre ce qu'il a misé.
mais plus il gagne ( plus il accède à des niveaux élevés ), plus il peut perdre
( en retombant au rang de citoyen ordinaire ).
Nul ne
lui demandera d'autre comptes pour ce qu'il a fait ou n'a pas fait. ( 1 )
( 1 ). C’est
d’ailleurs ce sentiment d’impunité qui peut aussi conduire certains décideurs à
manquer gravement de probité dans l’exercice de leurs fonctions. A.G
30/11/1998. ]
En
définitive il n'est responsable que devant lui-même, à l'instar de tout
individu conscient. C'est une vertu supplémentaire de la démocratie que de ne
pas pendre ses gouvernants déchus. Elle leur laisse même le droit de retenter
leur chance et ils ne s'en privent pas. Ce n'est pas l'une des moindres vertus
de la démocratie que de donner lieu à des gouvernants aussi attentifs. Le démocratolâtre
tend à considérer que cette vertu justifie toute injection supplémentaire de
démocratie. Le démocrate lucide n'en est pas aussi convaincu que lui.
Le talon d'Achille de la
démocratie
Cette
douceur de vivre, bienfait de la démocratie, ne prépare pas nécessairement aux
épreuves. Son seuil d'efficacité est aléatoire. Il n'est élevé que si l’épreuve
que doit traverser la société est l'une de celles pour laquelle on l'a
moralement préparée. Le régime démocratique est alors capable d'y faire face
avec une énergie sauvage. Des exemples extrêmes et inverses se trouvent dans
les deux grandes guerres que la France a connues depuis le début du siècle. On
est envahi de stupeur — si l’on lait l'effort d'oublier l'histoire et si l'on
regarde les faits avec la mentalité d'aujourd'hui — à l'idée qu'une démocratie
convenable ait pu envoyer tant de ses fils à la mort, quatre longues années
durant. Inversement, la débandade de 1940 peut se justifier par l'idée qu'une
démocratie doit respecter le sang de ses fils. Les démocrates avachis ne s'en
privent jamais, et ses citoyens préféreront être alors “ plutôt rouges que morts ” .
Les
démocraties sont donc vulnérables si l'épreuve est inattendue, ou si l'objectif
salutaire heurte la mentalité dominante des électeurs. Leur destin même peut
être mis en question en cas de crise internationale mais dans d'autres
circonstances bien plus quotidiennes et banales, si le sort du pays ou de la
communauté n'est pas exposé, la démocratie est vite encline à l'insouciance et
ressemble bien plus à la cigale qu'à la fourmi
Il est dans le principe même du régime démocratique de faire prévaloir le présent, les satisfactions immédiates, la facilité, sur le futur, les investissements producteurs de résultats à long terme, la rigueur et la fermeté.
Le
gouvernant comme le candidat ne sont pas suicidaires. Sur les tréteaux, ils ne
pensent guère séduire en jouant les Cassandre. Ils taisent donc tout ce qui
pourrait déplaire à leur électorat et ratissent généralement le plus large
possible, sans être trop regardants sur le contenu des messages.
Une
fois au pouvoir, il n'est pas non plus très facile de refuser aux citoyens ce
qu'ils demandent ou espéraient avoir. De la commune jusqu'à l’Etat, ces mêmes
situations se présentent et le gouvernant qui ne peut satisfaire ses
concitoyens recherche toujours un bouc émissaire sur qui transférer la faute, même
quand elle n'incombe qu'à lui.
Cette
impuissance relative de la démocratie à faire face aux épreuves est d'autant
plus grande que la morale ambiante caresse des valeurs a amollissantes au
centre desquelles se trouve toujours le bonheur individuel, et le “ droit
de ” ou les “ droits à ” pour les individus.
Cette
impuissance n'est pas trop maligne tant que la mollesse ou la démagogie ne sont
pas de nature à créer des situations irréversibles ou tant que la société
dispose de réserves. Dans le cas contraire, il ne faut plus beaucoup compter
sur les ressorts démocratiques pour que le pays ou la collectivité se relève.
Le démocratolâtre
ne peut admettre cela. Sa confiance béate dans la démocratie aveugle son
esprit. La démocrate lucide se dit, inversement, que la démocratie peut
flancher et qu'il est préférable que la société dispose parallèlement. d'autres
mécanismes de régulation qui la mettent partiellement à l'abri des dérèglements
de ses organes élus de gouvernement. Aussi n est-il pas systématiquement favorable
à l'introduction de la démocratie dans tous les rouages sociaux et
soupçonne-t-il les démocratolâtres, soit d'être un peu naïfs, soit de souhaiter
machiaveliquement l'affaiblissement du pays par une démocratisation à outrance
de sa vie sociale.
Les cinq gouvernements de la société
On en
vient ainsi à se demander si la démocratie doit s'étendre, au-delà du gouvernement politique, aux quatre
autres gouvernements de la société. Quels sont-ils ?
Le gouvernement économique.
Le gouvernement technique.
Le gouvernement culturel.
Le gouvernement moral.
Dans
une société totalitaire, les cinq gouvernements se concentrent presque tous
dans le parti unique au pouvoir, source unique et suprême d'action et de pensée.
Dans une société démocratique, ces quatre gouvernements conservent une
autonomie variable mais indiscutable. Mais le pouvoir politique ne peut
s'empêcher de tourner vers eux son regard, avec l'idée que, s'il se les
appropriait un peu plus, il pourrait peut-être élargir ou consolider son
assise.
Tout
pouvoir politique manifeste une certaine susceptibilité, sinon de la jalousie,
vis-à-vis de pouvoirs concurrents qui peuvent lui porter ombrage, miner son
influence. Il ne peut être indifférent à l'existence de ces quatre pouvoirs
qui, d'ailleurs, piétinent de temps en temps ses propres plates-bandes. Tout
pouvoir même démocratique, est sujet à une tentation innée: le monopole.
Les degrés de la tentation
Cette
tendance s'exprime avec des intensités variables. Nous appellerons verts ** ceux chez qui la tentation s'exprime le moins et jaunes,
ceux chez qui elle est naturellement plus envahissante ou plus affirmée.
** [ Quand ce texte fut écrit l’adjectif « vert » n’avait aucune signification dans vie politique. AG ].
Les
verts, par conséquent, affirment haut et fort que les autres gouvernements ne
doivent pas interférer avec le gouvernement politique; ils admettent donc que
les règles institutionnelles du régime démocratiques — même si elles ne sont
pas à interdire — ne doivent pas y être imposées à tout prix.
Les
jaunes, inversement, estiment fondé d'introduire dans le maximum de domaines
une part d'idéologie. Ils le disent ouvertement et arrogent au pouvoir
politique un droit bien plus étendu d'intervenir pour la vie collective.
Le Gouvernement économique.
Ainsi,
dans le domaine économique, la sanction du gouvernant ( le dirigeant
d'Entreprise ) ne doit pas résulter d'une élection, aussi démocratique
soit-elle, mais du jeu du marché ( qui est une élection par les consommateurs
). Si les règles internes de l'unité économique n’excluent pas une certaine
démocratie, son fonctionnement ne peut pas être régulé comme la société
politique; il doit au contraire assurer la compétitivité maximale, fût-ce au détriment
de la démocratie telle qu'on l'entend dans la société politique ( campagnes
électorales, élections, votes, etc.).
Les
verts, également, excluent la naissance et le développement des unités
économiques du champ d'intervention du gouvernement politique Ils s'en
remettent à la génération spontanée. Ils font confiance à l'individu qui se
lance dans l'aventure à ses risques et périls. Cc faisant, ils ouvrent un
nouveau domaine à la satisfaction d'être, d'avoir ou de faire, extérieur au
champ de l’activité politique.
Les
jaunes se défient plutôt du gouvernement économique et cette défiance s'exprime
de deux manières. Ils sont enclins à soumettre l'essentiel de ce gouvernement (
les plus grandes entreprises ) au pouvoir politique, démocratique, donc seul légitime.
Ils tendent également à introduire dans les unités économiques des règles
institutionnelles de fonctionnement inspirées de la démocratie politique, en
vue de réguler de l'intérieur les excès que le marché pourrait leur imposer. De
ces deux façons, ils limitent assez sûrement la compétitivité économique mais,
pour les jaunes, il s'agit d'un aspect second. Ils sont plus démocratolâtres
que les verts, comme on l'a compris.
Le “ gouvernement technique ”( ou
Technostructure )
Il
prend naissance lorsqu'une part des fonctions de la société, parmi les plus
importantes, est confiée à des individus sélectionnés selon d'autres modes que
l'élection. Ces modes, on le sait, privilégient surtout les facultés
intellectuelles pures. Ce “ gouvernement ” se compose de quelques dizaines
de milliers de personnes, nichées près des sommets des organes de commandement
de la société politique ou économique. Souvenons-nous de la parabole de
Saint-Simon. C est le pouvoir du savoir.
Et de
fait, le “ gouvernement technique ”
existe lorsque le pouvoir politique ( ou économique ) fait appel et confiance à
des cerveaux éminents, sans exiger d’eux qu'ils soient démocratiquement
désignés et sans s'interroger beaucoup sur leur obédience ou leur fidélité
idéologique.
Quand
il en est ainsi, une règle nouvelle du jeu s'institue. Il est alors admis que
les techniciens — à savoir les membres dispersés du. gouvernement
“ technique ” — sont fondés, en quelques sorte, à se mesurer à
égalité avec les gouvernants politiques ( ou .économiques ) sur la définition
des finalités à atteindre et des modalités à employer, sans encourir le grief
de sabotage, de technocratie, d'usurpation de pouvoir, s'ils s'aventurent sur
ces terres réservées.
Comme
le technicien, par vocation, sacrifie principalement à la satisfaction de
faire, placé dans une situation de pouvoir, il peut se mobiliser et déployer
toute son énergie. Sans doute le politique a-t-il la responsabilité des choix
fondamentaux mais il a celle, aussi, de laisser au technicien une large marge d'autonomie.
Faut-il
démocratiser le gouvernement technique ? Les verts ont la conviction qu'il faut
maintenir les filières de sélection des cerveaux, qui ne doivent rien à la
règle démocratique de l'élection, et qu'il faut sauvegarder leur indépendance d'esprit.
Les
jaunes souhaiteraient introduire plus de démocratie dans la sélection mais ils
ne savent pas très bien comment s'y prendre, sauf à détraquer ou fausser les
critères courants fondés sur l'intelligence. De même, ils souhaitent une
soumission complète des techniciens au pouvoir politique et chacun sait qu’on
n'y parvient vraiment qu'en nommant des amis, qu'ils soient ou non compétents.
Le pouvoir politique ne risque alors plus d'entendre ce qui lui déplaît. Le
tout peut être couvert de la noble intention de démocratisation en l'amalgamant
à des intentions de permettre à tout individu, quelle que soit sa catégorie
sociale, de développer ses aptitudes mentales. Il se produit alors ce qui était
prévisible les intentions restent des intentions et les compétences sont, dans
un premier temps, mal utilisée, et dans un second, si la
“ démocratisation ” réussit, en ressortent diminuées. Entre temps et
partout, on aura bien débattu au lieu de penser et de travailler.
Le
gouvernement technique — la technostructure
— ne peut et ne doit pas aspirer à l'autonomie, vis-à-vis du pouvoir politique,
ni lui imposer ses options. L'équilibre est toujours difficile à obtenir entre
des représentants du pouvoir politique, incompétents “a priori ” dans la
plupart des domaines qu'ils ont à gérer, et des techniciens compétents
dépourvus de la légitimité politique que donne l'onction électorale.
L'erreur
est de croire que le dilemme appelle la réponse simpliste selon laquelle le
pouvoir politique a toujours raison, car il est responsable, et que le
technicien n'a que le droit de s'incliner quand il n'est pas d'accord car il
n'est pas élu. Sur ces questions, les verts et les jaunes se rejoignent
étrangement quand ils appartiennent à la confrérie politique. En vérité:, plus
de démocratie, plus d'informations impliquerait que les techniciens aient un
droit d'expression minimum autonome, dans les domaines qui sont les leurs, et
non un pouvoir de décision. Ce droit d'expression, ils ne l'ont jamais eu. (
Cf. [1982-01-02---H-DEMOCRATIE-ET-BUREAUCRATIE]car sur cette question l’opinion même avertie se raconte des
histoires ! )
Les démocratolâtres qui pensent à démocratiser plus la technostructure se gardent
bien d'évoquer la question. En soumettant, sinon en aliénant, toujours plus les
techniciens au pouvoir politique, ils font régresser la démocratie réelle en la
privant, encore un peu plus, des messages autonomes et spécifiques que seuls
les techniciens peuvent émettre. Le technicien
soumis n'émet plus que ce qui peut plaire au pouvoir. Il doit se
taire et s'il a des velléités d'alerter le public, il lui faut trahir en
informant secrètement l'opposition politique, c'est-à-dire en s'aliénant deux
fois plus. La volonté de soumettre les techniciens au pouvoir politique,
au-delà de ce qu'il est nécessaire pour que le fonctionnement des institutions
soit normal, a des origines multiples et complexes. Le coût prohibitif et les conséquences
imprévisibles de la plupart des décisions importantes induisent le pouvoir
politique à penser qu'il va être dépassé par les événements ou trompé par ses
conseillers. La loyauté ne suffisant plus il lui faut la fidélité, fût-ce au
détriment de la compétence. On explique
ainsi que les choix les plus essentiels se font souvent dans le brouillard, au
doigt mouillé, sur la base du critère politique fondamental “ Cela me nuira-t-il ? ”.
La
satisfaction d'être remplace alors celle de faire, au détriment des résultats.
Le gouvernement culturel.
C'est
le plus éclaté, le plus dispersé, le moins organisé qui soit dans une société
démocratique; la culture vivante est le fait de quelques millions d'individus qui
s'attachent à conserver le passé, à le faire revivre, à inventer des messages
nouveaux que, seul, l'avenir sélectionnera pour la postérité La culture
satisfait l'être et le faire plus que l'avoir, même si certains en vivent
confortablement
Le
“ gouvernement ” culturel — et sous ce terme nous entendons l'ensemble des
membres, en France et à l'étranger, de cette nébuleuse qui émet des messages en
direction de la partie non immédiatement utilitaire de l'être humain —
intéresse le gouvernement politique dans la mesure où la culture instille, peu
à peu, dans l'esprit des citoyens des modes de pensée, ainsi que par le profit
qu'il peut en tirer pour sa survie ou la conquête du pouvoir.
Les
verts, par définition, n'expriment pas, qu'ils soient au pouvoir ou dans
l'opposition, une revendication de mainmise du gouvernement politique sur les
centres d'émission culturels, même s'ils peuvent s'y intéresser. Pour les
jaunes, la culture est un enjeu: elle doit servir à l'édification du peuple,
élever sa conscience et lui montrer la bonne voie. En faisant de la culture une
fonction politique, le pouvoir jaune pense qu'il contribue au bonheur des
individus. Dans une société démocratique, il n'est cependant pas question — ni
possible — de monopoliser politiquement la culture **. En revanche, il faut la démocratiser. Mais
comment ?
** [
Toutefois dans notre beau pays, persiste, très vivace, une pratique efficace du
« terrorisme intellectuel » dont le PARTI DU BILAN GLOBALEMENT POSITIF
eut de longues années le quasi
monopole. Après sa pitoyable déconfiture, d’autres s’empressèrent d’assurer la
continuité dans l’habitude de qualifier de « fascio » ou réactionnaire quiconque ne
pense pas à gauche conformément aux principes de tolérance et de générosité
propres à ceux qui chasseraient volontiers les idées fausses à coup de balle
dans la nuque comme ce fut si longtemps l’usage dans les démocraties qui
avançaient à tombeau ouvert dans le socialisme. Le 7-mai-02. AG ].
La difficulté est grande. La culture est, par définition, très émiettée, décentralisée, inorganisée pour une grande part. Il n'est donc pas facile de la démocratiser dans ses institutions et la seule façon d'y parvenir est d'aider, financièrement, en priorité la culture la plus démocratique. Bien malin qui la connaît. Inutile de dire qu'en raison des pesanteurs mentales et des budgets indigents, cette démocratisation ne peut aller très loin. Le pouvoir politique tend alors à influencer indirectement ou en surveillant de prés les établissements officiels émetteurs de culture. On explique ainsi qu'il s'intéresse toujours, et d'autant plus qu'il est jaune, à la télévision.
Le “gouvernement moral ”.
Il
rejoint le “ gouvernement culturel ”, dont il fait éventuellement partie,
il se compose des maîtres à penser qui influencent lentement l'échelle des
valeurs à laquelle se réfère inévitablement toute société. Notre époque en
manque un peu. Dans notre pays, ce vide est compensé, périodiquement, par des
penseurs du passé ou de l'étranger. Autrefois, la religion avait, en ce domaine,
un rôle éminent qu'elle a perdu.
Le
gouvernement moral échappe aux règles de sélection démocratique ainsi qu'à
toute démocratisation. On ne devient pas maître à penser reconnu, par
l'élection, même si certains gouvernants démocratiques tentent quelquefois d'en
fabriquer.
Les
verts et les jaunes ont les leurs, mais ces derniers en font une beaucoup plus
grande consommation. Le “ gouvernement moral ” n'est cependant pas à
l'abri de la récupération par les deux.
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Ce
panorama des gouvernements qui régissent la vie civile d'un pays démocratique
montre que le pouvoir politique est concurrencé par d'autres pouvoirs. Il
montre également que le primat des modes de sélection démocratiques — essentiel
dans la désignation des gouvernants politiques — est loin d'être justifié dans
les autres types de “ gouvernements ”, qu'il est même nuisible
puisqu'il aboutirait au monopole général du politique sur toute la vie de la
société, qu'il y transposerait les pathologies
démocratiques et qu'il stériliserait une part considérable des
énergies.
La
démocratie, au sens le plus élevé, doit donc, pour rester elle-même avec ses
vertus régulatrices, ne pas étendre son emprise à toutes les activités
humaines. L'extension de son champ appauvrirait l'évolution créatrice des
individus par l'inévitable conformisme que produisent sur eux les modes de
sélection démocratiques.
Pour
être élu, il faut être accepté par le plus grand nombre et non le contrarier.
Au sein des institutions non politiques. les modes de sélection et de gouvernement
démocratiques ne sont pas une nécessité absolue. De même, la persistance. au
sein des institutions démocratiques, de modes de régulation qui ne le soient
pas est une nécessité si l'on veut se prémunir contre les embardées et
1'irresponsabilité inhérentes à la démocratie
Il n'y a, en effet, pas d'autres moyens de s'en prémunir que de laisser vivre et prospérer d'autres modes de gouvernement qui sont autant d'exutoires à la recherche des trois satisfactions, et dont le dynamisme contribue à la vie, la solidité de la société. ainsi qu'à la démocratie.
Les démocratolâtres ne voient pas bien les choses
ainsi et, de bonne foi ou non, affaiblissent la démocratie en ce que bien des
domaines de la vie ne peuvent pas être régis à la majorité. Notre souhait, par
conséquent, serait que les vrais démocrates s'interrogent sur la démocratie en
laissant à l'orée de leur méditation, les schémas ressassés à l'envi, depuis
des années, les mots d'ordre tout faits, dans lesquels les mots ne sont plus en
prise sur les faits. Qu'ils le fassent sans se demander s'ils sont verts ou
jaunes, sans se demander s'ils servent la majorité ou l'opposition, dans
chacune desquelles d'ailleurs se trouvent aussi bien des jaunes que des verts.
La
démocratie, chez nous, est assez bien installée pour ne pas craindre l'examen
de conscience que le gouvernement politique, tout seul, ne mènera jamais. La multiplication
des démocratolâtres de tout acabit, en est le signe, hélas, le plus sûr.
février 1984