TRIBUNE LIBRE
TOUJOURS MOINS
ANTOINE GIVAUDAN
(
OCTOBRE 1984 )
REVUE ENA
mensuel. Septembre octobre 1984
ORIGINE ET
DESTINATION
J’ai exprimé ici, dans la revue des anciens de l’ENA, une
vieille conviction ranimée à l’époque par la réduction à 39 heures de la durée
du travail. Rien de très original. A trop caresser les penchants à la paresse
par bêtise et démagogie, on en vient à décourager les bonnes volontés et la
conscience professionnelle de tous ceux qui aiment leur travail. Hélas ne
comptent que le point de vue des professionnels du sybaritisme qui en demandent
toujours pour en faire de moins en moins.
Je suis content d’être vieux ! Je ne verrais pas la
honte d’une fonction publique de plus en plus coûteuse et de moins en moins
capable d’être à la disposition du public.**
** [ Je n’osais pas imaginer, en 1984, que le désastre des
35 heures allait bientôt frapper. Il n’a frappé pour le moment que des services
publics dans lesquels on ne travaillait pas cette intolérable durée, provoquant
des grèves ; naturellement le « trou noir ferroviaire » ( Cf.#2420# ).a tenu à conserver le ruban bleu du
parasitisme. AG. 27-04-2001]
Après
avoir appelé nos collègues à s'exprimer librement dans notre revue, il faut
bien y aller de cette contribution.
Ecrivons,
écrivons. Inondons notre ami Aumônier
et son comité de rédaction de propos de plus en plus intelligents !.
Reconnaissons-le
d'emblée. Les fonctionnaires français ‑ contrairement aux sidérurgistes
allemands ‑ n'ont jamais fait grève pour obtenir une réduction de la
durée du travail. Et pourtant, comme les 39 heures naguère, les 35 heures –
peut-être demain tomberont du ciel. Cette réduction du temps de
travail sera bien accueillie des travailleurs, à moins qu'elle ne s'accompagne
d’une diminution concomitante des rémunérations. La conviction qu'une telle
mesure est bonne pour l’«Etat -
employeur », les usagers, l'économie du pays et lesdits travailleurs
naturellement, semble globalement admise puisque nul ne la conteste vraiment, à
l'exception de quelques mauvais sujets qui n’ont jamais aimé 1'administration. Comment reprendre
le sujet ?
Je voudrais
le faire à partir de quelques a priori grossiers et intuitifs, de nature à
mieux susciter l'attention.
1. MOINS LA SOCIETE TRAVAILLE ET PLUS L'ADMINISTRATION EST
OCCUPEE
Sans
prétendre que l'analyse qui fonde ces affirmations découle des dernières conquêtes de la science
administrative, il semble que toute l'administration entretienne vis à vis de
la société dont elle est issue et dont elle régente plus ou moins finement les
échanges, des rapports organisés selon les deux principes suivants :
‑ Toute l'administration vit aux dépens de la
société
‑ Moins la société travaille, plus l'administration
est occupée.
Le premier principe
est connu depuis longtemps, il fallait seulement le rappeler ‑ Le second
a été découvert plus récemment. Et pour cause !. Il fallait bien que les
citoyens disposent de beaucoup plus de temps libre pour s’intéresser de plus
près aux choses publiques et s'immiscer de plus en plus dans les processus
administratifs. Leur intervention, curieuse toujours, pacifique ou contestataire,
consomme du précieux temps bureaucratique. Ainsi. toute réduction de la durée
du travail, hebdomadaire ou annuelle, et surtout tout abaissement de l'âge de
la retraite, contribuent au développement du dialogue administratif ‑
Sous forme de questions. de critiques, d'assistance ou de recours.
L'évolution
n'est pas funeste en elle-même, sauf si la réduction de la durée du travail
touche de la même façon tous les travailleurs. Dans cette hypothèse, le nombre
des travailleurs publics moins longtemps disponibles pour accueillir les
citoyens désoeuvrés et traiter leurs vrais comme leurs faux problèmes, doit
être d’autant augmentée. C'est du même coup alourdir les frais généraux du
pays, puisque l’administration, selon le premier principe et sans que ce soit péjoratif,
vit aux dépens de son économie.
2. MOINS ON TRAVAILLE ET MOINS ON DESIRE TRAVAILLER
La
réduction du temps de travail a vraisemblablement des effets plus que
proportionnels à son importance car il semble bien que dans notre domaine
d'activité. moins l'individu travaille, moins il désire travailler.
Or, les
occasions d'échapper à l'obligation de travailler ‑ et à l'effort qui lui
est consécutif ‑ se sont multipliées. Outre les 39 heures ‑‑
qui peuvent encore diminuer ‑ et les congés annuels qui, dans la fonction
publique, atteignent bien six semaines, les ponts et jours fériés spéciaux
ajoutent leurs coupures, aléatoires ou prévues, accompagnent fréquemment les
contagieuses vacances scolaires. Le temps partiel ‑ « la
carte »‑ permet, bien plus subtilement qu’avant de soustraire
quelques heures judicieusement placées. La retraite avancée couronne l'ensemble
quand le congé de maladie ne rend point dérisoire tout rappel à la ponctualité
ou à l'assiduité, en un mot, à la conscience professionnelle. L’érosion du
vendredi après-midi est un fait. Si vous en doutez. essayez voir.
Et pourtant, elle tourne !
L'administration
tourne-t-elle de plus en plus lentement ? de plus en plus de travers? de
plus en plus vite, à la cadence accélérée de l'agent pressé de s'en aller à 17
h 14 ?
Les
comparaisons avec le passé ne sont pas faciles et souhaitons que les docteurs
en science administrative s'attacheront à élucider ces faits négligés.
3. MOINS DE REFLEXE ET MOINS DE REFLEXION
Pour le
présent, la réduction de la durée du travail a au moins deux effets pervers sur
le fonctionnement bureaucratique. Elle allonge le temps de réaction aux
sollicitations extérieures. Elle nuit à la synthèse et à la réflexion.
L'allongement
du temps de réaction est évident. Les gens présents à même d'enregistrer et de
traiter les sollicitations. produiront un peu moins de réponses dans une
journée. L’étalement des décisions suit un cours parallèle
à l'étalement des congés, qui émousse un
peu plus les réflexes de l'organe administratif et le fait dangereusement
s'approcher du seuil à partir duquel la discontinuité du service public
est enfin assurée.
La synthèse et la réflexion
sont éliminées de la même façon. Quand son temps de travail se contracte,
le travailleur administratif tend à réduire son intervention au strict
nécessaire, il la limite à ce qu’il
ne peut éviter de différer, à ce qui lui sera probablement demandé, à ce qu'il
peut faire, à coup sûr, dans le temps imparti. Il négligera donc la réflexion, la
synthèse, l'observation à
distance et à l'appréciation de ce qu'il a
vu ou a
fait. Il n'aura jamais la temps. Si vous le lui demandez, c'est ce qu'il répondra, s'il est honnête ; il vous
dira oui et ne fera
rien s'il l'est moins.
La
réduction du temps de travail favorise donc la routine ‑ à savoir ce
qu'on est capable de faire rapidement sans trop réfléchir ‑ au détriment des investigations qui impliquent de
différer le moment de s'enfuir du bureau tout en laissant une pile intacte
d'affaires à traiter.
Les
réformes généreuses ‑ outre leur
coût budgétaire direct ‑contribuent
très directement à empâter la
bureaucratie et à lui enlever le peu d'agilité qui lui restait. Elles lui
enlèvent aussi toute réserve de puissance pour faire face aux pointes
saisonnières. Il s'ensuit qu’en certaines périodes de l’année, dans certains
services, la durée du
travail tombe au-dessous
de 39 heures, tandis qu'il faut rétribuer à d'autres moments, en heures supplémentaires ou
en congés compensateurs. le
travail excédentaire.
A effectif constant, quand le
travailleur administratif est gagnant sur tous les tableaux. les usagers commencent à faire la queue. Or
les effectifs doivent diminuer puisqu'il importe que l'Etat réduise un peu son train de vie...
Aussi
faut-il s'attendre à ce qu'après avoir été toujours moins longue, la durée du travail finisse par remonter
vers 45 heures, restituant au
service public l'élasticité qu'il a perdue. C'est bien le moins que doit l'Etat à
ses contribuables électeurs,