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CORPS GRANDS ET CORPS GROS

 

ANTOINE GIVAUDAN

 

( 7 MAI 1985 )

ENA.MENSUEL

 

ORIGINE ET DESTINATION

Il y a quelque chose de profondément injuste dans le fait que le destin d’innombrables hauts fonctionnaires soit scellé par le rang de sortie d’une école.

Et pourtant je ne trouve pas de raison majeure de m’en offusquer. C’est un système comme un autre et il n’y en a point de parfait. J’ai écrit cet article par hasard quand j’étais à l’association des anciens élèves et qu’on semblait hésiter à dire qu’il y avait trop de gens dans les promotions tout en coninuant à gémir sur le sort des administrateurs civils.

( Voir les commentaires en fin d’écritures ).

 

 

On reparle périodiquement des corps qui se sont lovés, paresseux ou impérialistes, dans le sein de la fonction publique et de la plus haute en particulier. Puisque l'E.N.A. alimente un bon nombre de corps, on reparle de la même façon de l'E.N.A., de sa scolarité, de la méthode d'affectation des élèves à l'issue de l'Ecole, etc... Et, pour le motif évident qu'il n'est point de système parfait, on remue, avec la même récurrence, des idées de réformes depuis quarante ans.

C'est qu'il y a corps et corps, ce que notre sens aigu de l'égalité ne supporte pas.

Un bon corps est un organe administratif dont la mission est bien définie, dont l'organe directeur est quasiment souverain sur la carrière de ses membres et dont l'existence est fondée sur une longue tradition qui incline au respect.

Toute affaire d'Etat ayant inévitablement un aspect juridique ou un aspect financier, les corps les plus anciens ( donc les plus prestigieux par la tradition ) et les plus omniprésents, depuis toujours, par le regard qu'ils ont sur la vie administrative, sont les corps de surveillance ( ou de contrôle ) juridique et financière. On a reconnu des corps bien connus de nous tous. Nul ne changera rien à cette hiérarchie naturelle tant qu'il y aura un Etat veillant sur l'ordre juridique ‑ de plus en plus désordonné hélas ‑ et sur les dépenses du secteur public, administratif ou économique ‑ hypertrophié. Les corps de contrôle ont un grand avenir, peut-être plus brillant que leur passé.

Puis il y a des corps gros dont l'avenir est au contraire des plus incertains. Prenons celui des administrateurs civils. Il est récent. Sa tradition n'existe pas encore. Il n'a point de chef qui veille sur le sort de ses membres et à son propre salut. Il s'engraisse chaque année de plus de cent membres ( dont les 2/3 environ viennent de l’E.N.A.) sans que l'effectif ne réponde à une nécessité liée aux besoins des administrations centrales ou aux débouchés offerts à ses membres. A l'issue de l'E.N.A., après les quatre années initiales, commence, avec la mobilité, la longue et solitaire errance de l'administrateur civil. Le gros corps mou et flasque auquel il appartient ne lui sert à rien.

Qu'une loi édicte, un beau jour, que seuls les vingt derniers de l’E.N.A. pourront choisir les grands corps ; qu'une autre loi ne permette d'y être nommé qu'après avoir mariné, à l'issue de l'E.N.A, dans le gros corps flasque, pendant quelques années, ne changera rien à la réalité.

Nos chers grands corps y perdraient peut-être quelques esprits rapides, si l'on s’en tient aux critères scolaires de sélection en vigueur, mais ils resteraient ce qu'ils sont, intacts, car ce qui fait leur force et leur prestige, ce n'est pas le mode de recrutement à la sortie de l’Ecole ou plus tard, mais leur mission et leur gestion. Ce mode de recrutement n’est que la consécration d'une loi naturelle: celui qui peut choisir, prend le corps le plus prestigieux pour lui, au détriment de sa vocation quelquefois, non sans hésiter aussi.

Il serait donc temps de cesser de tordre les statuts de l'E.N.A., du concours, de la scolarité ‑ ce qui ne change à peu près rien à la nature des choses; l'essentiel étant qu’à l'école on travaille sérieusement ‑ et de regarder d'un mauvais oeil les corps grands. Il sera en revanche particulièrement urgent de faire subir au corps des administrateurs une cure d'amaigrissement et de musculation, de le doter d'un organe directeur qui s'intéresse de prés au sort de ses membres, laissés à eux-mêmes, et qui fonde des traditions d'exigence. La haute fonction publique n'a rien à gagner à trop grossir.

Elle est au service de l'Etat. Elle doit être quantitativement adaptée à ce qu'on en attend. Ce n'est pas prétendre à l'élite que d'en réduire le nombre; si l'élite en France, se réduisait aux 150 pèlerins annuels qui vont s'enfermer dans l’E.N.A., ce serait pitié. S'il n'en faut que 100 ou seulement 50, il n'y a pas à hésiter un instant. L'Etat n'est pas un déversoir des “ trop-pleins ” de la société en mal de récompense. Il y a des décorations à cet effet. L'objectif de musculation et d'amaigrissement concerne tous les corps gros, celui des administrateurs civils n'est certainement pas le seul. C'est un objectif moins facile que d'inventer une 3eme voie d'accès à PE.N.A,. de limiter l'âge de la retraite, dans certains corps ou de réduire la durée du travail à 39 heures, mais c'est cependant un objectif majeur, directement commandé par la décomposition progressive de plusieurs administrations centrales que la décentralisation laisse préfigurer.

Tant que ces administrations, avec leur gros contingent d'administrateurs civils ne fonctionneront pas plus mal, on ne voit pas bien quelle raison pourrait déterminer quelqu'un à changer quelque chose et à faire mieux que d'en rester à de bonnes paroles.

Aucune réflexion ne sera sérieuse et utile tant qu'on n'aura pas défini, avec la rigueur qui aurait dû, depuis longtemps, s'imposer, le volume et la structure de ce gros corps. Mais qui peut être vraiment intéressé à ce qu'il soit autre chose que ce qu'il est, si le seul inconvénient qu'il présente est de ne pas pleinement satisfaire l'amour-propre et le déroulement de carrière de ses membres.

En attendant, il faut refuser l'idée de casser la jambe des autres sous prétexte qu'on est boiteux et accepter celle qu'il n'est pas plus mauvais pour le pays de servir l’Etat avec ardeur que de survivre, en surnombre, dans la haute administration, plein de morosité.

ANTOINE GIVAUDAN

 

 

 

 

COMMENTAIRE

J’ai publié ce papier dans la revue des anciens élèves pour faire comprendre que si les administrateurs civils avaient à se plaindre, c’était d’abord d’eux-mêmes et subsidiairement, de la direction générale de la fonction publique qui n’est qu’un fantôme dans la gestion interministérielle de ce corps de fonctionnaires.

La force des corps à faible effectif est dans l’attention qu’ils se portent à eux-mêmes et au sort enviable qu’ils réservent aux plus aptes comme au plus médiocres des leurs.

Quand un corps devient nombreux, il est incapable de veiller au sort de ses membres.

Il est donc vain, à mes yeux, d’attendre des réformes qu’elles changent quoi que ce soit à cette sorte de système de caste relativement ouvert aux plus chanceux. Quand le pouvoir s’y essaye, il en aggrave encore les méfaits. On l’a vu en 1983, avec le pseudo 3ème concours de l’ENA mais il faut relire les programmes politiques pour comprendre les présupposés absurdes qui sous-tendaient ce type de mesures discriminatoires, fondées sur la « haine de classe » ( Cf. #1973-01-01---E# et #1980-01-00---E# ).