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LA NOUVELLE INFORMATIQUE EST-ELLE RENTABLE ?

CAS D'UNE DIRECTION DEPARTEMENTALE DE L'EQUIPEMENT

 

ANTOINE GIVAUDAN

 

( JANVIER 1987 )

 

ORIGINE ET DESTINATION

Invité à intervenir, comme témoin et non comme expert, dans un colloque sur le thème de l’informatique qui se répandait partout avec les micro ordinateurs, j’ai livré prudemment ce que je pensais. Mon jugement n’était pas aussi mauvais qu’on aurait pu le croire, tant dans son actualité que ses quelques prémonitions. A l’époque, cependant je n’étais pas en mesure – et c’était le cas général- d’utiliser moi-même un ordinateur. Depuis les choses ont subi une évolution proprement extraordinaire et fascinante qui m’émerveille ( malgré les complexités imprévues des logiciels de microsoft qui tendent des pièges et manquent de sens pratique ).

J’ajouterai une remarque générale concernant la question posée.

Si j’avais à y répondre aujourd’hui, je dirai consterné : “ Rien n’est jamais rentable dans une administration ” -- et encore la mienne est “ bien moins pire ” que la plupart des autres – car l’avantage imputable à une acquisition technologique s’accompagne immédiatement d’avantages supérieurs en faveur du personnel. Dans cette course au “ toujours moins ” ( d’effort ), la recherche de rentabilité n’a aucun sens. ( Cf.[1984-10-00---H-TOUJOURS-MOINS]). Chacun prend seulement un peu plus ses aises, à sa convenance.

J’y ajouterai une seconde observation : la sous utilisation des capacités de la machine ravalée dans ses fonctions les plus ordinaires alors qu’on pourrait en tirer des choses merveilleuses, sans se fatiguer, au prix de quelques apprentissages et d’une curiosité un peu plus grande. ( Cf.[2000-12-15---H-LA-MISERE-DE-L-INFORMATIQUE-VERNACULAIRE])

’administration tend à éteindre l’imagination…**  On s’en doutait mais l’ordinateur en apporte la preuve.

** [ J’ y ajouterai maintenant l’inaptitude des organes administratifs à concevoir et à utiliser des rudiments d’informatique que j’ai dénommés « informatique vernaculaire ».( Cf.[2000-12-15---H-LA-MISERE-DE-L-INFORMATIQUE-VERNACULAIRE]) ]

 

Dans les cas les plus graves, il tend à éteindre toute faculté cognitive tout en restant éteint lui-même : c’est le cas en matière de statistiques d’urbanisme réduites à néant.

Ah ! l’heureux temps où on vérifiait à la main les additions tapées à la machine… On avait, certes lentement, quelque chose. Maintenant, mais très vite, on n’a plus rien du tout.

Quel est le coupable de cette impéritie ?

 

 

 

 

 

La mesure de la rentabilité n'est pas un exercice coutumier à l'administration, ( qu’elle soit informatisée ou non ). Une direction départementale de l'équipement n'échappe pas à cette loi et si l'on peut se hasarder à exprimer une opinion mesurée sur la question, on dira qu'il y a des secteurs très rentables et d'autres qui le sont beaucoup moins, que la situation varie d'une année sur l'autre pour des raisons aléatoires.

La question posée consiste à savoir si les secteurs rentables le sont plus, après introduction de l'informatique et si ceux qui le sont moins améliorent leur rentabilité.

Je crois que la réponse est affirmative dans, les deux cas, mais comme j'essaierai de le montrer, un flou relativement épais plane sur la mesure de la rentabilité et planera encore au moins 2 ou 3 ans.

 

1. QUELLES SONT LES TACHES D'UNE DIRECTION DÊPARTEMENTALE DE L’EQUIPEMENT

Il faut, par quelques faits, définir les tâches d'une D.D.E. pour apprécier les conséquences de l'informatique.

Une D.D.E est un service qui accomplit des tâches.:

‑ d'études générales touchant à l'aménagement de l'espace,

‑ de maître d'ouvrage pour certains équipements de l'Etat,

‑ de maître d'oeuvre pour certains équipements des collectivités locales (départements, communes )

-- établissements publics locaux, communes),

‑ de conducteur d'opération d'équipement pour ce même type de collectivité,

‑ d'instruction de dossiers d'autorisation donnant lieu à des décisions des communes et de

-- l'Etat dans le domaine de l'urbanisme,

‑ d'instruction de dossiers de prêts à la réalisation de logements,

‑ d'assiette et de liquidation de certaines contributions locales,

‑ d'acquisitions foncières,

‑ de police des transports, de police des eaux,

‑ de statistiques nombreuses

‑ de gestion de personnel, de matériel, etc

 

Chacun sent bien que l'informatique, adaptée par définition au traitement d'affaires nombreuses et répétitives, trouve une terre d'élection dans une D.D.E.

Chacun sentira également que deux types d'informatique peuvent s'y développer

‑ l'informatique de gestion,

‑ l'informatique d'études techniques et de réflexion.

Pour illustrer concrètement les masses concernées, il faut savoir que la D.D.E. des Yvelines compte 960 agents, dépense chaque année environ 460 NIF de crédits d'investissement ou de fonctionnement pour le compte de I'Etat et du Département, 290 MF de crédits des collectivités locales, instruit environ 35 000 décisions d'urbanisme, asseoit et liquide 60 MF d'impôts, gère environ 560 marchés.

 

Ces masses évoluent d'une année sur l'autre mais se sont plutôt accrues globalement en six ans, tant en volume qu'en raison de la complication accrue du formalisme administratif à cause, notamment, de la décentralisation.

L'informatique existait, ici ou là, depuis longtemps dans la gestion des marchés, la comptabilité, la statistique de la construction, la gestion du personnel. Il s'agissait d'une informatique lourde, branchée à l'origine sur des ordinateurs centraux, puis connectée plus récemment sur mini-ordinateurs locaux (1982).

L'explosion informatique a commencé en 1983, avec l'apparition des micro-ordinateurs pour exploser en 1985 selon un plan qui se poursuivra plus lentement.

Actuellement, le parc; est de 60 micro-ordinateurs, 19 machines à traitement de texte, 3 mini-ordinateurs...L'investissement s'est élevé en 4 ans à 7,150 NIF ( soit 1,8 MF/an environ ). Le fonctionnement s'est élevé en 1986 à 1,5 MF ( maintenance annuelle = 500 000 F ).

 

2. LA RENTABILITÉ GLOBALE POUR L'ETAT

Comment évaluer la rentabilité et les effets de cet investissement ?

Ce n'est pas facile.

Certes, les effectifs présents ont diminué de plus de quarante agents depuis 1983 mais il serait inexact de relier ces réductions à l'investissement informatique. Ces réductions tiennent simplement au fait que le département a cessé de pourvoir les postes devenus vacants en attendant les suites de la décentralisation et que J'Etat a réduit sel effectifs pour des raisons budgétaires.

Il faut cependant noter une politique propre a notre ministère consistant à troquer des postes non pourvus contre des crédits informatiques, selon une règle qui vient d'on ne sait où selon laquelle un investissement X permet une économie en personnel et fonctionnement de 0,63 X pendant 3 ans.

Compte tenu de l'investissement que nous avons reçu, nous devons donc perdre les postes suivants

 

 

1984

1985

1986

1987

TOTAL

Nombre de postes a supprimer

5

13

24

28

70

suppression effective

 

28

22

14?

6

 

Si on estime le coût d'un agent à 150 000 F, l'investissement informatique est très rentable, financièrement pour l'Etat. En année pleine, en 1987, il économisera près de 10 MF de frais de personnel pour une mise propre de 5 MF environ ( le reste du financement étant départemental ).

Cette rentabilité est certainement supérieure, en réalité, car le volume d'activité a augmenté.

Il ne faudrait pas en déduire qu'il y a eu un lien de causalité étroit entre les postes supprimés et l'investissement informatique. Compte tenu des viscosités innombrables qui caractérisent la gestion administrative, c'eût été miraculeux qu'un tel lien existât. Il ne s'agit que de bilans financiers globaux. En revanche, l'investissement informatique a certainement permis d'aborder psychologiquement le choc, qui n'est pas achevé, de la réduction des effectifs.

 

3. La rentabilité pour la D.D.E.

Il faut distinguer l'informatique de gestion et l'informatique d'étude.

 

La gestion

La première, qui concerne la comptabilité et le suivi de l'instruction des décisions d'urbanisme, est loin d'avoir produit tous ses effets. Par ailleurs, appliquée à un ensemble d'unités géographiquement séparées, elle doit être connectée en réseau et la constitution de ce réseau n'est pas achevée. Enfin, les logiciels sont nouveaux ( comptabilité ) ou à inventer de toute pièce ( décision d'urbanisme ) en sorte que les systèmes qui fonctionnent Isolément n'en sont pas au même stade de développement selon les unités.

D'autres domaines de la gestion sont informatisés ou informatisables mais le fait qu'ils soient au sein d'une seule unité simplifie, sensiblement les problèmes. L'informatique de gestion s'étend ainsi à de nombreux domaines nouveaux chaque année.

 

Les études

Dans les études que la DDE réalise dans dé nombreux domaines techniques ou socio-économiques, administratif, financier, etc.. l'informatique nouvelle produit des résultats beaucoup plus immédiats, voire spectaculaires, car son développement ne dépend presque que de l'existence de l'appareil ; les logiciels existent ou peuvent être inventés. Tout est affaire d'initiative de la part des unités et dans l'ensemble elle s'est largement manifestée.

Il ne fait aucun doute que les matériels nouveaux, bien utilisés, sont générateurs d'économie, de facilité de travail, de qualité, mais celles-ci sont difficiles à évaluer, d'autant qu'elles ne concernent pas nécessairement un service dont l'activité s'est accrue ou dont le personnel a été réduit, à cause des facteurs aléatoires signalés ci-dessus.

Aussi ne puis-je répondre aujourd'hui à la question des critères permettant d'appréhender les gains de productivité. Dans bien des domaines, ils seront faciles à définir. Il s'agit de ceux où les tâches sont bien définies ( calculs techniques, dessin, instruction de dossiers ... ). On sait le temps qu'on met sans informatique ; on sait le temps qu'on met ou mettra grâce à elle.

Les bilans seront dressés quand le personnel aura franchi le stade psychologique de la maîtrise ; il l'est déjà ici ou là.

Dans d'autre s domaines, on sera beaucoup moins capable d'apprécier les gains et il peut même  y avoir des pertes de productivité si certaines informations, obtenues traditionnellement, sont perdues par l'application de l'informatique.

 

4. APPRÉCIATION QUALITATIVE

41. Les matériels

Leur évolution et leur coût ont été très rapides.

Le ministère a conclu des accords nationaux dès 1981, nous imposant le type de matériel à acquérir, de fabrication française ( encore très artisanale ).

 Les premiers micros 8 bits, de performances limitées autant par la machine que par les logiciels, n'ont pas toujours répondus aux espoirs. L'erreur a été corrigée et le matériel actuel ( micros compatibles IBM ‑ PC ) est plus satisfaisant dans l'ensemble Dans l'ensemble, dis-je, car pour certaines tâches, il ne parait pas bien convenir

Toutefois, en raison de l'importance du parc, qui s'accroîtra encore, on peut transférer un appareil d'un service à l'autre et ainsi mieux ajuster l'adéquation tâche - appareil, d'autant que les micro-ordinateurs peuvent aussi faire du traitement de texte

Je reproche cependant un peu à tout le monde de ne pas être bien capable de décrire avec certitude l'appareil adapté aux tâches à accomplir.

La maintenance semble abusivement chère et il a fallu réagir auprès de fournisseurs.

La qualité de la maintenance semble convenable bien qu'il y ait eu quelques ratées.

La fiabilité des machines semble meilleure aujourd'hui qu'il y a 3 ans mais les imprimantes ne sont pas encore bien au point, ni adaptées aux tâches.

Malgré la chute des prix, la rentabilité conservera tout son sens car on sent percer la tentation d'installer des micros partout et le risque est de ne pas en utiliser toute la capacité, d'avoir des appareils par conformisme ou de ne pas réfléchir à la meilleure disposition des réseaux.

 

42. Les logiciels

Ils provoquent souvent des déconvenues, liées à leur ergonomie trop souvent négligée ou à leur mauvaise adaptation aux systèmes en particulier aux réseaux.

Nous plaçons beaucoup d'espoirs dans la diffusion d'un logiciel intégré, dont l'utilisation commence à la D.D.E.

Il faut absolument que notre réseau de compétence technique investisse dans l'élaboration ou l'acquisition de logiciels de qualité.

 

43. Evaluation de l'accueil par les personnels

L'accueil réservé à l'introduction de la micro-informatique est dans l'ensemble favorable.

Cette introduction implique une formation assurée par des spécialistes mais plus encore par des volontaires du service, intéressés par la question et heureux de communiquer leur savoir. Néanmoins, le niveau de capacité d'emploi des appareils et des logiciels est variable et, pour des tâches semblables, certaines unités ont plus avancé que d'autres.

Le changement de méthode de travail qui en découle est également générateur d'interrogations sur les fonctions exercées. Certains agents peuvent se demander s'ils ont encore une raison d'être, d'autres peuvent craindre de perdre le rôle qu'ils occupaient en voyant d'autres agents accomplir les tâches qui leur étaient réservées.

La différence d'appropriation des nouvelles méthodes de travailler peuvent conduire des personnes, de catégorie moins qualifiée, à dépasser des agents placés au-dessus d'elles. Les rigidités statutaires empêchent tout ajustement des rémunérations, il n'est pas impossible, à terme, que la micro-informatique suscite des frustrations. Pour l’instant, ce n'est pas le cas.

 

CONCLUSION

La micro-informatique, dans une Direction Départementale de l'Equipement peut se mettre en place de façon significative en 5 ou 6 ans. L'investissement parait rentable mais les méthodes d'évaluation restent plus intuitives et qualitatives que fondées sur des calculs précis.

Elle révolutionne lentement mais inéluctablement les méthodes de travail et de gestion et on n'en tire pas encore tout le parti potentiel mais on y parviendra.

Il restera à régler les problèmes statutaires qu'elle aura créés et auxquels nul ne semble avoir songé à apporter une solution. [ De fait je ne crois pas qu’ils aient été déterminant ]

 

Antoine GIVAUDAN

Directeur Départemental de l'Equipement des Yvelines