$ZR--A-W0FC$     Consulter le site :      écrire :  

La LOF cette pelée, cette galeuse

 

 

Antoine Givaudan ( 1 )

 

( DIAGONAL. FEVRIER 1988 )

 

 

ORIGINE ET DESTINATION

Article célébrant, à ma manière, le vingtième anniversaire de la L.O.F.

Le lecteur constate que contrairement à ce que prétendent les « ignorantins », sans culture et sans mémoire, la LOF n’a point innové sur ce qu’ils lui reprochent, aujourd’hui encore plus qu’hier, en débaptisant stupidement les documents d’urbanisme.

En revanche, toutes ses vraies innovations, à quelques petites exceptions près, sont restées dans les placards.

Mais les « beaux esprits » qui pérorent, adorent avant tout falsifier l’histoire. Ils donnent ainsi le ton aux « bien pensants » et à la plèbe des « ignorantins » de haute ou basse extraction, qui répètent sans comprendre comme des perroquets des sottises p)lus grosses qu’eux. ( Cf.#1999-06-23---E#). Grand pitié pour la France, mauvaise mère des lois.

 

 

 

L'application d'une loi se joue sur plusieurs années. On peut donc sans conteste se prononcer sur l'application de la loi d'orientation foncière, du 30 décembre 1967. Vingt années permettent de le faire. L’urbanisme est affaire de temps et cette durée commence à compter.

L'effet d'un texte législatif indépendamment de ses qualités intrinsèques ‑ ou de ses défauts dépend de plusieurs conditions, toutes nécessaires, jamais suffisantes et pour juger du bilan d’une loi, avec un maximum de justesse, il faut ,certainement observer plus l'environnement auquel la mise en oeuvre du texte a dû se soumettre que le texte lui-même. Nombreux sont ceux qui prêtent de bons ou mauvais effets à telle ou telle loi sans se soucier de savoir ce qu'il en est vraiment. Le texte est une sorte de symbole sacré ou maudit. Combien de fois n'a-t-on pas entendu imputer les déficiences de l'urbanisme ou de l'aménagement, à cette malheureuse loi d'orientation foncière. [ Et çà continue de plus belle de la part des « ignorantins » qui seraient bien en peine de dire quelque chose de sensé puisqu’ils ne savent rien. ( Cf.#2000-00-00---E#)  ]. Ceux qui s'exprimaient ainsi ignoraient peut être tout du contenu de la loi mais en affirmant que tel mal venait d'elle ils pouvaient donner plus de vraisemblance à leur affirmation. Donnons quelques exemples: quand le ministre de l'équipement lui-même, en 1969 sans doute, un peu plus d'une année après la promulgation de loi déclarait "Si j'avais été là en 1967, il n'y aurait pas eu de loi d'orientation foncière" pour illustrer comment sa politique devait s'inscrire à contre courant d'une évolution passée... il imputait bien à un texte (qui n'avait d'ailleurs pas encore reçu un commencement d'application) les inconvénients vécus sous la législation antérieure, elle-même mal appliquée...

 

Quand l'administration de l'agriculture se plaisait à répéter que la loi d'orientation foncière n'était pas adaptée au milieu rural, qu'elle était pensée par des esprits urbains... elle ne faisait rien d'autre que d'essayer de déconsidérer un texte pour des raisons totalement étrangères à son contenu ou à ses effets réels.

D'autres critiques ont visé la loi, en provenance des architectes, pour lesquels naturellement la loi est dépourvue de sens si on attend d'elle qu'elle édicte, dans le domaine de la qualité urbaine, le bien et le mal. D'autres milieux, protecteurs de la nature ou du patrimoine historique se sont tout autant refusé, et pendant des années, à trouver dans ce texte ‑ puis plus généralement dans le code de l'urbanisme ‑ quoi que ce soit de bien parce qu'il émanait d'une administration considérée, sans raison, hostile à leur préoccupation.

( 1 ). Inspecteur général de l’Equipement.

Ces quelques allusions donnent une idée de la difficulté d'un bilan et beaucoup ont fait et feront encore de cette pauvre LOF la cause de ce qui leur paraît mal aller. En 1985-86, avant les élections, certains s'en prenaient à elle, une fois de plus, en lui reprochant de restreindre l'offre foncière... A mort les documents d'urbanisme qui venaient d'elle.

La LOF a été et sera encore périodiquement la pelée, la galeuse, d'où vient tout le mal.

Mais elle résiste et résistera plus longtemps encore car nul n'est capable d'imaginer comment les choses pourraient se passer si on supprimait ce "fatras de texte" comme d'aucuns l'ont qualifiée. On évoquera, pour faire moderne et montrer qu'on est réaliste, l'idée facile: "Maintenant les conditions économiques et sociales ne sont plus les mêmes, le contexte a changé". Tout est bon pour soulager sa conscience de ne pas appliquer ou de ne plus appliquer un texte. Est-ce dire que la loi est parfaite ? Est-ce du qu'on s'en est servi impeccablement ? Est-ce dire qu'elle donnait, à elle seule, les moyens d'atteindre les objectifs pour lesquels on l'avait fabriquée ? Il faut répondre négativement à ces trois questions.

La LOF est loin d'être parfaite quand on l'examine de près, on voit bien que son contenu n’est qu'un rassemblement de mesures d’inégale portée, agencées dans un ordre et sous des titres ronflants qui donnent l'illusion que la loi englobe la totalité du sujet, et fournit à la puissance publique toute une panoplie de moyens.

L’expérience montrera que certains d'entre eux ne serviront jamais : la concession immobilière en particulier qui portait en quelque sorte atteinte aux baux commerciaux. La concession de l'usage des sols et l'expropriation pour réserve foncière, seront d'un emploi plus qu'exceptionnel. Les dispositions budgétaires du texte n'étaient qu'une fausse fenêtre laissant penser que la loi fournissait aussi des moyens financiers. Des dispositions fiscales sur la taxation des plus values immobilière qui s'en souvient ?

La LOF est un peu une tromperie à certains. égards, quand on ne regarde que son contenu, la probabilité de l'usage qu'on pouvait en faire et l'ampleur des effets qu'on pouvait en attendre.

Toutefois quand on parle de la LOF on ne pense pas à tout cela. On se souvient à peine qu'elle inventa les associations foncières urbaines, une bonne idée fort mal fagotée; on oublie qu'elle a assez radicalement transformé le permis de construire. On fait vraisemblablement le rapprochement entre la LOF et la taxe locale d'équipement. En revanche, pour presque tous, la LOF, ce sont les documents d'urbanisme, les SDAU et les POS et puisque le SDAU n'ont pas bien prospéré, "la LOF c'est les POS" et même pour certains c'est le COS. Si la LOF c'est cela, reconnaissons-le, en tant que texte, elle n'est pas bien loin de la perfection. Le texte de 1967 n'avait pas besoin d'être beaucoup retouché et s'il l'a été plusieurs fois. ce le fut souvent pour y introduire des dispositions saugrenues à partir de 1983 et plus tard S'est-on servi impeccablement de la loi ? C'est: la question la plus difficile de toutes. Elle concerne naturellement les dispositions qui ont été appliquées et non celles qui ne le furent pas ou n'avaient guère de raison de l'être On en vient bien sûr aux documents d'urbanisme et à la politique d'aménagement du territoire local que leur établissement finit par sécréter.

 


 


Je résumerai mes jugements en [ quelques ] phrases

‑ On a fait ce qu'on a pu.

‑ On aurait pu mieux faire, avec les moyens qu'on avait, si on avait été moins obtus ou incohérent.

‑ On aurait pu faire pire ou bien moins.

‑De toute façon on ne pouvait pas faire beaucoup mieux à cause de certaines carences fondamentales dans le dispositif.

Sur les schémas directeurs, je me suis permis de présenter ( Cf.[1987-01-01---H-Y-AURA-T-IL-DES-SCHEMAS-DIRECTEURS-DECENTRALISES]) ( Revue française du droit administratif 1987 ). Les nombreux malheurs qui se sont conjugués, cumulés, succédés ‑ et ça continue ‑ pour empêcher que les SDAU accèdent à la légitimité.

L’échec est patent malgré des exceptions. Pendant les années 72 ‑ 80 où j'étais en activité à l'administration centrale, j'ai vu l'impuissance engluer progressivement les schémas, une impuissance imputable principalement à l'Etat, à ses hauts fonctionnaires finalement assez peu motivés pour pousser les schémas, notion usée...

Notre administration par aveuglement, inconscience et bêtise n’a pas su exploiter ce texte

... Aucun ministre ne s'y est intéressé. [ Inexact ! Je dois redresser une erreur ou un oubli mais l’initiative fut enterrée en 1981 dans la liesse générale ( Cf. #1980-07-03---E#§.II ]. Aucun cabinet n'y a jamais pensé, aucun directeur n'a osé se mouiller en faveur des schémas directeurs... Pour être exact, un ministre avait parlé, en termes très nets de schémas directeurs. C'était en 1968-69. Il aurait été bien meilleur qu'il se taise car il dérégla définitivement le démarrage même de nos pauvres schémas. La politique des schémas directeurs est un cimetière. Les choses ont empiré. Mais jusqu'en 1983, la loi était bonne. Depuis elle dégoûte quiconque voudrait l'appliquer et finalement il semble qu'on ne s'intéresse aux schémas directeurs que pour "déglinguer" les quelques éléments directeurs qu'ils peuvent comporter afin qu'ils ne soient plus que des schémas tout courts...

L'existentialisme s'installe de plus en plus dans la tête des aménageurs. Le verdict doit être sévère mais on ne doit pas imputer à la loi d'orientation foncière ce qui relève de l'incapacité notoire des hommes à s'en servir convenablement. Puis il y a les POS. Le phénomène est presque symétrique du précédent. A l'envasement misérable des schémas directeurs a correspondu une envolée irrésistible des POS que la décentralisation de 1983 a encore favorisée, sans discernement. Pauvre France, qui ne parvient jamais à tenir la juste mesure. Quoi qu'il en soit, la loi, du moins jusqu'en 1983, était convenable en matière de POS et la LOF n'a pas à avoir honte de l'instrument qu'elle a créé. L’administration qui l'a mise en oeuvre s'est attachée, avec le POS, à atteindre des objectifs nombreux et très variés. Ils ont été inégalement atteints mais il n'est pas excessif de penser, du moins pour la période 73 ‑ 83 que c'est plutôt bon que mauvais.

Mais nos POS ne pouvaient pas résoudre un problème majeur, celui de l'offre foncière. Que n'a-t-on entendu comme stupidités sur ce thème. Que n'a-t-on pas imputé aux POS ? Et pourtant la loi d'orientation foncière, avec la taxe d'urbanisation ( venant d'un amendement du Ministre des Finances, M. Michel Debré ) dont elle définissait le principe, très simple : celui d'une taxation plus lourde des terrains non bâtis constructibles au regard des dispositions du POS comblait une carence fondamentale et déterminante du système. Notre administration, par aveuglement, inconscience et bêtise, n'a pas su exploiter ce texte. Si l'histoire devait retenir contre elle une faute majeure ce serait bien celle d'avoir été incapable, intellectuellement et techniquement d'admettre l'idée ( et de la plaider ensuite ), d'une petite retouche à la fiscalité pour que la classification cadastrale des biens tienne un peu plus compte des dispositions d'urbanisme qui donnent une valeur encore aux biens fonciers. On a inventé mille et une machines bien plus complexes, des ZIF, des PLD, des droits de préemption, des expropriations, etc... On n'a pas été capable de mettre en oeuvre une évidence aussi simple. Ainsi va la France! Sur ce point précis, on a saboté l'application de la Loi mais beaucoup plus grave, on a privé l’aménagement urbain du mécanisme régulateur dont il avait le plus impérieux des besoins.

Voilà pour l'essentiel du contenu du texte. Sur le déroulement de sa mise en oeuvre quelques faits peuvent être ici rappelés.

Quand on reprend l'histoire de la loi, on ne manque pas d'être désagréablement étonné par la "guigne" qui a marqué chacun de ses pas.

Passons sur la pénible gestation interministérielle de l'année 1966, avec ses arbitrages à répétition. On arrive au début 1967. Le projet est déposé par le Gouvernement sur le bureau de l'Assemblée Nationale qui va être dissoute sous peu. Les élections de Mars 67 sont gagnées de peu par le Gouvernement Pompidou, qui n'imagine pas mieux que d'enlever à l’Assemblée qui vient d'être élue le loisir de légiférer. De fait, le Gouvernement est habilité à légiférer par ordonnance en matière économique et sociale. Le Ministre de l'Equipement, donc celui qui avait tant voulu cette loi, démissionne. Mauvais présage.

Le débat parlementaire fut long et laborieux mais sérieux. Il ne donna pas lieu à des péripéties politiques et le texte voté à la fin de l'année 67 est un bon texte à presque tous égards. Les décrets d'application sont assez nombreux et plusieurs sont prêts (schémas directeurs d'aménagement et d'urbanisme, plans d'occupation des sols, coefficient provisoire d'occupation du sol notamment). Le calendrier prévoit qu'ils sortent tous en 1967, ce qui est possible à quelques petites exceptions près...

Le meilleur service qu'on pourrait rendre à la société serait de reprendre tel quel le texte de 1967

Mai 68 frappe le pays. Tout s'arrête au coeur de l'Etat pendant deux mois et si la plume peut encore écrire, il n'y a plus de main pour signer quoi que ce soit avant l'été. C'est alors qu'un nouveau ministre est nommé après les élections du 30 juin 1968, qui a des idées, au moins au début, sensiblement différentes de celles qui inspiraient la loi ainsi qu'un sérieux préjugé hostile à son administration. On paiera tout cela d'une bonne année de retard, dans la publication des textes réglementaires, mais plus grave sans doute, l'élan initial est rompu..

Troisième facteur de retard: les complications créées par l'administration de l'agriculture qui veut aussi établir des plans d'aménagement, afin de ne pas être distancée, à la base, par celle de l'équipement. Ces absurdes affaires, dont le parfum corporatif est corsé, retardent la sortie du décret sur les POS jusqu'en octobre 1970. On publiera certains autres textes encore plu tard, sans grand dommage, d'autres ne le seront jamais; sans inconvénient non plus, tant il est vrai que les lois embrassent souvent plus qu'elles ne peuvent étreindre. Pourtant, il faut regretter qu'on n'ait jamais pris le texte relatif aux établissements publics d'études ( agences d'urbanisme ) par complaisance vis-à-vis du ministère de l'Intérieur dont il ne fallait pas, paraît-il, compliquer la tâche qu'il avait engagée de regrouper les communes. D'ailleurs si on avait écouté l'administration de l'intérieur on n'aurait jamais rien fait.

On peut donc admettre qu'il fallut six ans ‑1965 ‑ 66 ‑ 67 ‑ 68 ‑ 69 ‑ 1970 ‑ pour passer des idées à la loi applicable sur le terrain. Ce n'est pas un record de vélocité et compte tenu des troubles et des changements qui marquent ces six années, on doit admettre, soit qu'une bonne fée veilla sur les idées majeures que propagea la loi d'orientation foncière, soit que ces idées avaient une solidité intrinsèque telle qu'elles devaient nécessairement surmonter les aléas de la vie et ses fervents pollueurs.

Je crois plutôt à la seconde explication, car de bonnes fées je n'en ai point vues. De fait, il fallut attendre la décentralisation de 1983 pour qu'on entame sérieusement le capital de logique et de bon sens de notre législation foncière qu'on disait compliquée à l'époque... Mais on était bien trop peu inventif pour imaginer des enquêtes publiques, des lois d'aménagement et les ravages de quatre années de schizophrénie ( 1 ) juridique ininterrompue.

( 1 ). Au sens propre du terme : le code de l'urbanisme se compose maintenant de chapitres entiers dédoublés, l'un applicable en système décentralisé, l'autre en système non décentralisé.

 

Quoi que pensent ou que disent certains, qui allèguent toujours la situation actuelle, pour justifier la nécessité de refaire les lois autrement, la LOF, ses principes et ses procédures restent d'une parfaite actualité et le meilleur service qu'on pourrait rendre à l'aménagement et à la société, serait encore de reprendre tel quel le texte de 1967.

Ceux qui se grattent la tête pour comprendre le droit actuel pousseraient un profond soupir de soulagement. La commodité, la lisibilité, la cohérence ne font pas partie des vertus qu'on attend d'un texte quand sa mise en oeuvre est confiée à des autorités décentralisées. L’essentiel n'est plus là dans la législation nouvelle. Le texte est bon, fut-il écrit en galimatias, dès lors qu'il ne confère aucune responsabilité à l'administration de l'Etat. C'est de cette façon qu'il faut maintenant apprendre à lire les lois.

ANTOINE GIVAUDAN