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Journée d'études

"Quelle réforme de la fiscalité locale?"

SENAT. 15 juin 1989

 

Commission

Impôts sur les ménages: passer de l'archaïsme à la modernité.

 

 

Thème: Valeurs locatives et valeurs vénales

Rapporteur: Antoine Givaudan

 

Résumé de la communication

 

Origine et destination

Invité à colloquer, je me suis diverti à décevoir ceux qui rêvaient encore d’impôts fonciers... car il y en avait encore à cette époque là et il doit encore y en avoir aujourd’hui. J’ai profité de cette occasion pour enlever toute illusion, s’il en restait, sur l’impôt foncier et rappeler les occasions que cette idée stupide avait fait rater.

Mais la mauvaise herbe repoussera jusqu'à la fin des temps.

J’en ai la preuve depuis peu ( juin 1999 ) au travers des spéculations intellectuelles stériles et certainement nuisibles des songe-creux de la direction de l’urbanisme qui n’ont plus ni culture,, ni mémoire, ni archives sinon ils penseraient différemment.

( Cf. chapitre #1630#    )

 

 


RESUME

Introduction

L'assiette des impôts fonciers locaux ( contributions foncières sur la propriété bâtie et non bâtie ) est l'objet d'un vieux débat, ouvert en 1965, quand fût lancée l'idée d'un impôt foncier général assis sur la valeur vénale à substituer aux deux impôts fonciers traditionnels assis sur des valeurs locatives.

Question technique, s'il en est, en apparence. En apparence seulement car en fiscalité, on ne touche pas à la technique sans raisons sérieuses et sans déclencher des réactions en sorte que l'idée de 1965 a ouvert un débat à rebondissements qui n'est peut être pas encore tout à fait clos aujourd'hui. Vous l'apprécierez au cours des discussions.

Ma communication se développera en points:

1/ L'idée et ses causes

2/ L'histoire à rebondissements

3/ L'échec de l'idée

4/ Les conséquences regrettables de ce mauvais débat.

1. L'idée et ses causes

L'idée de remplacer les valeurs locatives par la valeur vénale trouvait son ex­plication dans l'inadaptation caractérisée des impôts fonciers:

n   par leur technique;

n   par leur productivité;

n   par leurs effets pervers.

Il fallait donc remplacer les deux contributions traditionnelles par un impôt nouveau

·     simple pour le contribuable et l'administration;

·     productif pour les collectivités;

·     régulateur pour le marché foncier.

L'impôt qui semblait répondre à ces conditions

n   devait être assis sur la valeur vénale des biens

n    déclarée par les propriétaire

n   à laquelle s'appliquait un taux fixé par la collectivité.

Cette proposition a séduit, à droite comme à gauche, d'éminents esprits mais n'a jamais franchi le stade du débat ou du rapport, malgré plusieurs assauts longs et passionnés.

2. Une histoire à rebondissements

·1965. Rapport Bordier

·1967. Loi d'orientation foncière

·1970. Le projet Chalandon

·1975-1976. La résurgence de l'idée avec la loi instituant le plafond légal de densité

·1977. Le rapport Thyraud

·1979-1980. La réforme de la fiscalité locale directe

·1982. La résurgence "Quillot".

Ce survol rapide du passé permet de mieux comprendre la permanence de l'idée inséparable, semble-t-il du non moins chronique problème de la fiscalité locale. Encore faut-il expliquer son enterrement périodique.

3. L'échec régulier de l'idée

Les explications manichéennes:

·l'origine de l'idée: l'urbanisme, l'équipement.

·le conservatisme obtus de l'administration fiscale.

L'explication réelle:

n   l'impraticabilité de la déclaration

n   la déclaration contrôlée

n   pour quels résultats ?

n   Et pourtant...

n    

4. Les conséquences regrettables de ce mauvais débat

L'incohérence dûment perpétuée du régime juridique et fiscal des terrains à bâtir et ses nuisances génétiques pour l'aménagement urbain.

                                                                                                                   Antoine givaudan

 

 

 


Valeurs locatives ou valeurs vénales

 

 

Introduction

L'assiette des impôts fonciers locaux (contributions foncières sur la propriété bâtie et non bâtie) est l'objet d'un vieux débat , ouvert en 1965, quand fût lancée l'idée d'un impôt foncier général assis sur la valeur vénale à substituer aux deux impôts fonciers traditionnels assis sur des valeurs locatives.

Question technique, s'il en est, en apparence. En apparence seulement car en fiscalité, on ne touche pas à la technique sans raisons sérieuses et sans déclencher des réactions en sorte que l'idée de 1965 a ouvert un débat à rebondissements qui n'est peut être pas encore tout à fait clos aujourd'hui. Vous l'apprécierez au cours des discussions.

 

Ma communication se développera en points

l/ L'idée et ses causes

2/ L'histoire à rebondissements

3/ L'échec de l'idée

4/ Les conséquences regrettables de ce mauvais débat.

 

1. L'idée et ses causes

L'idée de remplacer les valeurs locatives par la valeur vénale trouvait son explication dans l'inadaptation caractérisée des impôts fonciers

‑ par leur technique ;

‑ par leur productivité

‑ par leurs effets pervers.

Il fallait donc replacer les deux contributions traditionnelles par un impôt nouveau

‑ simple pour le contribuable et l’administration

‑ productif pour les collectivités ;

‑ régulateur pour le marché foncier.

L'impôt qui semblait répondre à ces conditions :

‑ devait être assis sur la valeur vénale des biens déclarée par les propriétaire

‑ à laquelle s'appliquait un taux fixé par la collectivité.

Cette proposition a séduit, à droite comme à gauche, d'éminents esprits mais n'a jamais franchi le stade du débat ou du rapport, malgré plusieurs assauts longs et passionnés.

 

2. Une histoire à rebondissements

L'histoire commence en 1965, après le constat d'échec ou d'insuffisance de ré­formes antérieures ( redevance d'équipement, taxe de régularisation des valeurs foncières, imposition des plus-values immobilières ).

 

1965. Le rapport Bordier

Il fut établi au sein de la commission de l'équipement urbain pour le Vème plan ( celui de "l’ardente obligation" ) et proposa un impôt foncier sur la valeur vénale des biens immobiliers aux lieu et. place des impôts fonciers existants, afin d'assurer une adéquation meilleure entre l'assiette de ces impôts, encore plus archaïque qu'aujourd'hui, et la réalité économique marquée à l'époque par un boom des prix fonciers. L'idée suscita intérêt et discussion mais dut attendre deux ans avant de s'accrocher à une idée de réforme.

 

1967. La Loi &Orientation Foncière

M. Pisani, premier ministre de l'Equipement en 1966, mit en chantier la d'orientation foncière en réunissant des projets en préparation, en y ajoutant des dispositions nouvelles mais surtout en proposant la création d'un impôt foncier général, dans l'esprit du rapport Bordier. Le gouvernement rejeta son idée et après les élections législatives de Mars 1967, il démissionna. Redevenu parlementaire, il relança son idée fiscale par voie d'amendement lors du débat sur la loi d'orientation foncière qui suscita d'ailleurs une profusion de réformes fiscales du. même type en provenance de M. Fanton ( UDR), M. Claudius Petit et M. Defferre ( F.G.D.S.). Le gouvernement obtint leur rejet en concédant la mise en place d'une taxe d’urbanisation sur les terrains constructibles selon le P.O.S., dans les zones urbaines, qui devait voir le jour en 1970.

Des études furent engagées par les administrations en ce sens mais ne retinrent aucun intérêt politique. 1968 était passé par là...

 

1970. Le projet Chalandon

En 1970, le nouveau ministre de l'Equipement relança l'idée d'un impôt foncier général, sans plus de succès auprès du gouvernement. Cette initiative enterra définitivement la taxe d’urbanisation en sorte qu'on n'entendit plus beaucoup parler de fiscalité foncière jusqu'en 1975. M. Guichard, ministre de l’Equipement, entre 1972 et 74, s'était plutôt orienté vers une taxe sur la construction assise en fonction du prix du terrain mais n'eut pas le temps de mener le projet à son terme. .

 

1975. La résurgence de l’idée avec la loi instituant le plafond légal de densité

La loi, dite Galley, en instituant une taxe sur les hautes densités de construction, liée au prix du terrain, allait relancer devant le Parlement, le débat sur l'impôt foncier. On y retrouva d'ailleurs les mêmes acteurs qu'en 1967 et les mêmes débats, à cette différence près que la taxe d'urbanisation promise en 1967 n'avait pas vu le jour. Or, on ne pouvait pas dire qu'entre temps, la fiscalité locale avait beaucoup progressé. Certes la révision des bases d'imposition en 1970 avait sans doute ajusté les valeurs locatives mais le système restait toujours déconnecté de la réalité.

Le gouvernement en réchappa encore en acceptant un amendement de M. Foyer, Président de la Commission des Lois, renvoyant le problème à un comité spécial composé de députés, de sénateurs et de fonctionnaires.

 

1977. Le Rapport Thyraud

Le comité travailla sagement et sérieusement, fit faire des études concrètes sur plusieurs villes qui illustrèrent d'ailleurs l'important écart entre les valeurs locatives fiscales et les valeurs réelles.

Le comité conclut favorablement sur l'institution d'un impôt déclaratif général sur la valeur vénale. Le rapport fut rendu à la date prévue et il ne fut plus question du problème jusqu'en 1980.

 

1980. La réforme de la fiscalité directe locale

Entre temps, on avait mis en oeuvre la réforme de la patente qui devint la taxe professionnelle non sans susciter bien des réactions en sorte qu'en 1980 les esprits étaient moins braqués sur la fiscalité foncière.

La loi du 12 janvier 1980, qui en résulta, apporta des simplifications utiles sans rien changer au régime des bases d'imposition, à l'exception d'une possibilité, issue d'un amendement de M. Guichard, de doubler les bases d'imposition des terrains reconnus constructibles par les P.O.S. dans les zones urbaines. A l'occasion de ce débat, M. Millon, député de l'Ain, déposa une proposition de loi et des amendements retouchant plus sérieusement la fiscalité foncière mais sans succès.

 

1982. La résurgence “ Quillot ”

Le gouvernement issu des élections de 1981 sembla confier à son ministre de l'Urbanisme et du Logement une mission sur la fiscalité foncière mais il n'en sortit rien.

Ce survol rapide était nécessaire pour mieux comprendre la permanence de l'idée d'une réforme de la fiscalité foncière, liée au problèmes chroniques du développement urbain, de l'offre foncière, de l'incohérence entre les bases fis­cales et la réalité économique.

Encore faut-il expliquer l'échec non moins régulier des propositions

.

3. L'échec régulier de l'idée et ses causes

 

Il y a plusieurs explications qu'il est bon de connaître car elles resurgiront à la première occasion d'un nouveau débat et en compliqueront la compréhension et l'issue.

Il y a d'abord les explications manichéennes.

La première est dans le fait que la totalité des réformes est venue du Ministère de l'Equipement, incompétent en fiscalité locale ‑ c'est le domaine du Ministère de l'Intérieur et de celui des Finances ‑ et qu'elles étaient, de ce fait, vouées à l'échec. Il y a une part de vrai. Quelles que soient les justes raisons constatées sur le terrain, par l'administration de l’urbanisme, de revoir une part de la fiscalité locale pour en réduire les néfastes effets, il est non moins vrai qu'il est délicat d'attaquer le problème sans détraquer un peu plus l'ensemble et sans mesurer toutes les implications pratiques de la mise en oeuvre. Aussi l'Intérieur comme les Finances, administration et ministre compris, ne virent jamais sans inquiétude l'éléphant de l'équipement s'aventurer sur ces terrains minés, d'autant qu'il le fit, à plusieurs reprises, sans grande préparation.

La seconde est dans le prétendu conservatisme obtus de l'administration fiscale qui n'entendrait rien changer à un système, certes imparfait, qui cependant fonctionne, pour le remplacer par quelque chose qu'elle n'aurait pas trouvé elle-même. Cette explication qui impute à une administration ‑ une technocratie -- est facile et fausse. Les réformes qui touchent 20 millions de contribuables ne se font pas en un tour de main et le précédent de la taxe professionnelle le montre bien.

Il y a donc des explications réelles.

Elles sont essentiellement dans l’impraticabilité de la déclaration dont l'institution peut paraître simple, quand on en parle dans une réunion, mais soulève d'innombrables difficultés, à moins d'instituer un contrôle des éléments déclarés, ce qui risque encore de multiplier les difficultés.

Il faudrait de longs développements pour expliquer les problèmes. On ne peut donc qu'en esquisser la nature.

Même en admettant que chaque propriétaire est en mesure d'estimer son bien ‑ ce qui ne va pas sans quelques réserves ‑ , il est certain que le passage du régime actuel à celui de la déclaration provoquerait une incertitude complète pendant quelques années, sur les ressources locales et les impôts dus par chaque contribuable. La régulation progressive, soit par ajustement de l'assiette, soit par ajustement des taux, concernant une masse aussi considérable de contribuables, mais aussi des collectivités publiques diverses (au‑delà de la seule commune) dont les ressources sont liées aux impôts fonciers, ne semble pas concrètement à notre portée, sur le plan technique. Et psychologiquement, quand on connaît la sensibilité de la matière, il est facile de prévoir l'issue d'une telle révolution.

Mais il ne faut pas rêver éveillé. Pour s'en assurer, il faut supposer le problème pratique ci-dessus résolu sans émoi. Quels peuvent en être les résultats ? Ou bien les contribuables paient comme auparavant, alors pourquoi changer, ou bien ils paient moins, mais alors on n'a pas atteint l'objectif affiché d'apporter plus de ressources aux collectivités locales. Ou bien ils paient bien plus parce que le système assis sur la réalité permet de mieux prélever et il est illusoire de croire que les collectivités n'ajusteront pas à la baisse leur taux devant les réactions populaires.

 

On voit, par conséquent, que la nature de l'assiette, aussi baroque soit-elle, n'est pas le coeur du problème. Le coeur du problème est dans la justesse relative ‑ les unes par rapport aux autres ‑ des assiettes, calculées ou déclarées, de chaque bien immobilier.

Cette justesse n'est pas réalisée dans les valeurs locatives calculées ( et négociées ) actuelles. Qui peut prétendre qu'elle le serait mieux dans un système déclaratif sans contrôle ? Et, s'il y a un contrôle, on retombe dans le système actuel, qui implique concertation, recours, etc... Autant demander aux contribuables de déclarer leurs valeurs locatives, s'ils n'en sont pas satisfaits.

Si réforme il y a à faire, c'est donc de faire progresser la justesse relative des bases d'imposition afin qu'un accroissement de la pression fiscale ne produise pas, au bout de quelques années, des situations intenables.

Elles est moins de changer brutalement les bases d'imposition.

De plus, cette justesse relative ne s'impose pas seulement dans la seule commune, elle s'impose aussi entre communes, voire entre départements, quoiqu'à un degré moindre ( car on se compare moins d'un département à l'autre ). Et il faut qu'il en soit ainsi parce que plusieurs collectivités publiques, supracommunales et quelquefois supra ‑ départementales fixent des taux applicables à ces bases.

Cela dit, ma préférence irait plutôt vers la valeur vénale qui me paraît une meilleure base que la valeur locative, plus proche de ce qu'on entend par assiette d'un impôt foncier ( les impôts actuels sont des impôts sur le revenu foncier ) plus susceptible de s'accrocher à la réalité économique globale ‑ en milieu urbain surtout ‑ et de refléter la valeur réelle, quelquefois improductive de revenus.

En outre, la valeur vénale est l'objet de mutations qui donnent lieu à l'application d'autres fiscalités ( cessions, successions, etc ... ) et il serait bon qu'il y ait moins de schizophrénie, d'incohérences, en ce qui concerne la base soumise à l'impôt, qui a des définitions différentes selon le cas.

En outre, le fait de retenir la valeur vénale, ce qui grossit l'assiette, ramène le taux nominal d'imposition à des niveaux significatifs ( moins de 10% ) alors que le choix de valeur locative conduit à des taux absurdes qui dépassent quelquefois 100%, sans lien avec la réalité économique et financière.

Aussi avais-je suggéré de convertir les valeurs locatives en valeurs vénales, arithmétiquement, ce qui est neutre fiscalement mais ne le serait pas psychologiquement et donnerait peut être une prise pour sortir lentement le système de son irréalité.

Quoi qu'il en soit, j'ai personnellement toujours considéré que ces vingt années de débats étaient à côté du sujet, ce qui n'est pas bien grave, mais ce qui l'est plus, avaient empêchés de résoudre l'autre problème, soluble celui-là à l'époque et sérieux aussi, de la fiscalité applicable aux terrains non bâtis constructibles.

 

ANTOINE GIVAUDAN