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FLUIDITE, TRANSPARENCE ET SECURITE

DES TRANSACTIONS IMMOBILIERES

 

ANTOINE GIVAUDAN

 

( LE 11 FEVRIER 1991 )

COLLOQUE ADEF

 

ORIGINE ET DESTINATION

J’avais introduit ce colloque organisé par l’ADEF sur un thème intéressant comme c’est toujours le cas de ce qu’organise cette association. A l’époque, j’avais quelque espérance qu’on pouvait peut être un peu améliorer les mécanismes du marché foncier, grâce à quelques mesures modestes mais bien ajustées.

Peine ou espoir perdu. Il n’en sortit rien. L’administration des finances y brilla surtout par son absence et son repli sur soi. Celle de l’équipement ne fut jamais capable d’avoir une pensée conséquente et continue.

En ces temps d’échanges d’informations instantanés, administrations, professions et Politique conjuguent leur sottise et leur inertie pour mettre des entraves inutiles au marché immobilier… Il en sera sans doute éternellement ainsi dans ce pays. ( Cf.#1630# )

 

 

 

INTRODUCTION

 

Il faut, pour illustrer les besoins de fluidité et de transparence dans les transactions immobilières, décrire la situation idéale du marché immobilier, mesurer l'écart qui sépare cette situation de la réalité, analyser la nature juridique et pratique des raisons qui expliquent cet écart, et voir dans quelle mesure certaines d'entre elles pourront être éliminées, comment, sous quelles conditions, dans quels délais..., l'objectif à moyen terme étant de se rapprocher de la situation idéale. Le problème se pose à plusieurs stades et depuis longtemps.

 

1. L'objet de la transaction, condition de sécurité

1.1. La consistance physique du bien immobilier.

Le bien prend des formes variées:

·Terrain non bâti

·Terrain avec un bâtiment

·Elément d'un ensemble bâti

·Terrain, bâti ou non, comportant des éléments physiques particuliers ( boisement, plan d'eau, relief...)

 

Pour qu'un marché soit fluide et transparent, il importe que la description physique du bien soit précise, rigoureuse et unanimement adoptée par les acteurs du marché. La formalisation du langage topographique et littéraire nécessaire à la facilité des opérations est une première étape technique et sociologique à franchir.

Qui se charge de l'enclencher ?

Qui est responsable de la mettre en oeuvre ?

Qui est responsable de l'appliquer ? ( propriétaires, hommes de l'art, puissance publique)

Comment peut-elle être progressive ?

Quels avantages y attacher pour inciter à la mettre en oeuvre ?

Cette étape formelle franchie ne résout pas tout. II reste le fond: la délimitation incontestée de la propriété.

Or, à ce jour, aucun effort systématique n'a été engagé en faveur d'une description rigoureuse de la consistance physique. Aucun formalisme n'est imposé dans la description des biens, par les pouvoirs publics.

Les améliorations du cadastre ne sont pas inutiles mais ne font pas foi.

Les particuliers décrivent, à leur manière, selon la fantaisie des notaires, les biens dans les actes qu'ils font entre eux.

Cette approximation dans la définition du bien est un premier obstacle à la fluidité et à la transparence.

 

1.2.La consistance juridique privée du bien immobilier.

Elle prend également des formes variées.

·Pleine propriété

·Copropriété

·Nue-propriété

·indivision

·Baux créateurs de droits réels

·Servitudes privées, etc...

C'est l'élément le mieux identifié et il ne soulève pas de problèmes majeurs. Toutefois, la bonne définition de la consistance physique du bien peut être plus ou moins compliquée selon la consistance juridique privée.

Toutefois, les actes se contentent souvent de transmettre, sans les définir, les servitudes actives ou passives attachées aux immeubles. Cette facilité est la source d'innombrables surprises pour les acquéreurs. voire de procès.

 

1.3. La consistance juridique publique.

Elle est le résultat de l'ensemble des dispositions juridiques que la puissance publique déverse sur l'espace par le truchement:

·des documents d'urbanisme

·des servitudes d'utilité publique

·des interventions publiques (droit de préemption, expropriation...).

qui peuvent affecter les transactions dans leur montant et leurs délais. L'expression exhaustive et objective des réglementations publiques applicables à l'espace est loin d'être facile. On peut néanmoins, dans bien des cas, en dresser une liste convenable et suffisante encadrant l'essentiel à connaître pour la fixation des prix. Cet aspect relève aujourd'hui essentiellement des collectivités locales, même si l'Etat est loin d'être exclu des démarches qu'il faudrait entreprendre pour améliorer l'information foncière,

·au stade législatif, réglementaire,

·au stade pratique, mais il semble ici avoir démissionné.

Un effort a été fait dans la formalisation des dispositions d'urbanisme (P.O.S) mais le contenu de ces dispositions est soumis, pour leur utilisation, à un tel subjectivisme de la part des autorités qu'il ne constitue pas vraiment un droit.

La transmission de ces informations par le certificat d'urbanisme en est dévaluée. L'acquéreur achète une part, anormale, d'incertitude, à l'instant même où il contracte même s'il est normal qu'on ne lui garantisse pas une longue pérennité de ces droits.

 

1.4. Conclusion.

II y a donc une première série de démarches concernant la formalisation commode et partagée par tous, de la propriété immobilière et des droits qui lui sont attachés, indépendamment de toute transaction. C'est un vieux problème.

Ce vieux problème conditionne cependant la sécurité des transactions.

 

2. L'introduction du bien sur le marché

Elle n'est actuellement pas réglementée et c'est bien; mais dans sa formulation et sa publicité, des progrès sont possibles. II faut laisser aux propriétaires l'initiative de choisir si l'introduction sur le marché doit être secrète ou publique. S'il choisit l'introduction secrète, il n'y a rien à imaginer; s'il choisit l'introduction publique, on peut certainement améliorer les choses. II en va de même pour les acquéreurs ou demandeurs de biens immobiliers, quoi que ce soit peu habituel de leur part. A ce stade. la présentation bien formalisée de l'offre ( ou de la demande ) peut faciliter les échanges.

II en va de même de la publicité des offres de vente ou d'achat publiques. Le service Minitel pourrait être intelligemment utilisé. II l'est déjà par la FNAIM. Ce pourrait être le fait d'une organisation départementale de la profession des agents immobiliers. On ne change rien au fond, on généralise et rationalise.

 

3. L'enclenchement des transactions. Le marché à terme ou conditionnel

La phase de négociation reste à la discrétion des parties et de leurs mandataires, mais sans porter atteinte à leur liberté, il n'est en rien impensable ‑ notamment pour les régions à haute fréquence de transactions ‑ que le marché foncier conditionnel soit mieux organisé sous la forme d'options d'achat ( ou de vente ) normalisées à un an, deux ans, cinq ans... par exemple, et que ce type de transactions ‑ quand les parties acceptent qu'elles soient publiques ‑ soient centralisées dans le système Minitel, ouvrant ainsi le marché optionnel à tous les agents économiques, dans des conditions intelligibles.

L'encadrement juridique serait à préciser mais il n'y a rien qui soit très original ni problématique pour y arriver. Quelques efforts conceptuels et pratiques, relevant plus de la déontologie et des organisations professionnelles que de la réglementation, accompagnés éventuellement d'un minimum d'encadrement juridique pour protéger les agents économiques contre les incertitudes du régime de responsabilité qui serait applicable en cas de transgression des nouvelles pratiques ou de leur utilisation à des fins dolosives, semblent suffisants.

Encore faudrait-il que le régime fiscal soit adapté à ces transactions abstraites qui ne se concluent pas nécessairement par un transfert de propriété, le terme venu.

 

4. La conclusion de la transaction

Dans son contenu, elle relève des parties, dans sa forme aussi. C'est sur ce dernier point qu'il parait à la fois possible et indispensable ( pour faire progresser la transparence et la fluidité du marché ) d'imaginer quelques innovations. La principale serait d'harmoniser la rédaction des actes avec les exigences formelles du fichier immobilier tel qu'il se pratique aujourd'hui. Cette harmonisation peut être contractuelle et organisée par la profession des notaires mais elle pourrait être également imposée par la loi et définie par voie réglementaire. C'est une condition à l'accélération des phases ultérieures et à la transparence du marché pour une explicitation plus compréhensible des éléments physiques et juridiques du bien immobilier.

Une autre innovation pourrait être de rendre juridiquement authentiques les documents topographiques nécessaires à la définition du bien immobilier afin de réduire le flou qui accompagne les descriptions.

On peut imaginer d'autres petits progrès de ce type destinés à lever les ambiguïtés tenant à l'expression juridique des actes.

 

5. La publicité des transactions

L'existence d'un marché implique naturellement une publicité presque parfaite des transactions, comme cela se pratique pour les valeurs mobilières. Or aujourd'hui l'opacité la plus complète entoure les transactions réalisées. C'est un vieux débat. A lui seul il demanderait de longues observations, mais il faut prendre parti nettement en faveur d'une publicité très large des transactions immobilières et des effets de vérité qu'elle peut avoir sur le marché. Dans les deux sens d'ailleurs, l'intérêt de tous les acteurs est engagé. De nombreuses questions sont alors à résoudre dans le domaine pratique.

La publicité des prix pratiqués existe parce que la consultation du fichier immobilier permet de les connaître.

Cette consultation est difficile et archaïque. L'accessibilité à l'information doit être améliorée et l'information accessible beaucoup plus complète.

On n'a jamais vraiment pensé à organiser le système en vue d'un marché moderne.

 

6. La fiscalité

II n'est pas question ici de se plaindre du poids de la fiscalité mais seulement des distorsions qu’elle provoque dans les transactions.

II n'est pas normal que la fiscalité entrave la fluidité ou la transparence du marché et suscite des montages complexes et longs, à seule fin d'éviter ou de réduire l'impôt.

La fiscalité devrait être plus neutre ( voir tableau annexé ) ( 1 ).

De ce point de vue, la fiscalité applicable aux valeurs mobilières ( représentative ou non de biens immobiliers ) semble bien meilleure.

II faut également souligner l'avantage transactionnel que représente, pour le marché foncier, la transformation des droits réels en droits personnels. Or aucune motivation juridique n'a jamais été envisagée pour favoriser la transformation des droits réels en parts de sociétés. Elle serait pourtant nécessaire pour faciliter les remembrements qui sont si difficiles à réaliser.

 

( 1 ). [ Il semble que l’on s’oriente vers des droits moins élevés et plus neutres vis à vis de la forme mobilière ou immobilière du bien ou de sa consistance. Ce sera un progrès mais le changement est plus imposé par les circonstances ( alignement européen et incitation économique ) que par le souci de la fluidité des transactions. 17/11/98 ]

 

Conclusion

L'archaïsme, l'approximation, l'opacité, la lenteur gouvernent, à tous les stades, le marché foncier.

Ces défauts ne bénéficient à personne; ni aux propriétaires, ni aux vendeurs, ni aux acquéreurs, ni aux autorités administratives, ni au fisc, ni à l'économie générale de l'immobilier. Ils n'avantagent que les malins ou les hommes de loi car il faut être expert pour discerner les pièges et les écueils.

Les efforts à accomplir ne relèvent pas de réformes globales majestueuses, solennelles, mais de mesures touchant au droit civil, au droit de l'urbanisme, au droit fiscal, au cadastre et aux hypothèques, à la manière d'agir des collectivités locales.

Elles concernent aussi les notaires, les géomètres, les agents immobiliers, et d'un point de vue général. tous les professionnels.

Elles sont possibles, par touches successives, si l'on sait éviter les grands bouleversements inutiles, périodiquement proposés comme le livre foncier ou l'impôt foncier général, qui ont pendant plus de vingt ans stérilisé tout progrès concret dans le droit.

Pour les penser et les mettre en oeuvre, petit à petit, il faut que chacun oublie un peu son égocentrisme et mette un peu de côté les dogmes ‑ sans fondements réels ‑ auxquels il est attaché, parce qu'il n'intervient que sur un segment de la transaction, en amont, au milieu, en aval, ou à côté, sans se soucier des conditions générales pour qu'un vrai marché existe.

II serait merveilleux que ce colloque de notre association contribue à décloisonner les esprits et à donner le goût de prendre des initiatives. La balle est d'abord dans le camp des administrations, aux agents économiques de les pousser à jouer avec.


                                                                   Antoine GIVAUDAN