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AIX-EN-PROVENCE

COLLOQUE SUR L'ESTHETIQUE URBAINE

 

DE LA DISPONIBILITE D'ESPRIT DU DECIDEUR DEVANT

L'ESTHETIQUE URBAINE

 

ANTOINE GIVAUDAN

 

( LE 6 NOVEMBRE 1991 )

Publié dans “ L’ESTHETIQUE URBAINE ”. Edition LITEC. 1992. ( p 115 )

Revue DROIT ET VILLE. N°33

ORIGINE ET DESTINATION

Je ne suis pas sûr -- et alors la faute m’en revient -- que les éminents participants et intervenants du colloque au cours duquel j’ai exprimé ce point de vue, ait bien perçu toute puissance de la notion de « disponibilité d’esprit » appliquée ici, à un objet très sélectivement défini: la quête esthétique.

Cette disponibilité d’esprit est une « propriété psychique » à laquelle j’ai toujours accordé une force aussi bien créatrice ou motrice, qu’une force morale et régulatrice.

C’est elle qui m’a permis de distinguer le « qui » et le « quoi », le « loin » et le « près », sans exclure l’un et l’autre parce qu’il faut à la fois du « loin » et du « près », regarder le « qui » et le « quoi », non point pour arbitrer ou mieux arbitrer, mais d'abord parce qu’il y en a en toute chose.

C’est cette même « disponibilité » d’esprit qui m’a conduit à ce que l’évidence des « sept intérêts concurrents » ( Notion N° 11 du Petit Manuel du Bureaucrate Aménageur[1983-10-00---H-LE-PETIT-MANUEL-DU-BUREAUCRATE-AMENAGEUR]) soit, en aménagement, un élément central de toute « pensée organisatrice ».

Non point parce qu’il y a en présence sept intérêts -- pourquoi pas ? -- entre lesquels le décideur public doit trancher, en décidant ou en décidant de ne pas décider, mais bien plutôt parce qu’il y a sept intérêts également respectables.

Ainsi faire prévaloir l’un ici n’interdit nullement de faire prévaloir l’autre là.

J’ai confusément senti que je touchais là à un principe central de l’action et du fondement de l’action. Ou alors suis-je en pleine élucubration ? J’ai confusément senti que cette forme de pensée était mal comprise et si elle était comprise, assez peu partagée. Les individus semblent avoir du mal à croire en une chose et en son contraire. En esthétique urbaine, quand on est décideur, être à la fois innovateur, conformiste et reproductiviste n’est pas une singularité mais devrait être l’une des premières devoirs. Ce n’est pas ne pas avoir d’idée, ce n’est pas ménager la chèvre et le chou, ce n’est pas de l’opportunisme intellectuel ou politique... c’est un impératif de sagesse et de liberté pour soi et les autres.

 

 

Autant le CREATEUR doit-il avoir, au fond de lui-même, une idée certaine du beau ou de ce qu'il croit être tel, autant le décideur doit-il se garder d'avoir une conviction préétablie sur ce qui est beau et ce qui ne l'est pas. Le créateur a le droit de prétendre détenir une vérité ‑ une vérité certes subjective ‑ mais une vérité tout de même et de tout faire pour l'imposer, dans les esprits dans un premier temps, et dans l'espace urbain par la suite. Le juge de la qualité sera l'histoire et l'opinion.

Le décideur n'a que le pouvoir de décider, donc de choisir, d'infléchir s'il a des idées ou de rejeter. Il ne crée généralement rien, mais sa décision ouvre ou ferme la porte à la création et devant l'histoire et l'opinion, il porte une part inéluctable de responsabilité. On le jugera donc moins sur son génie inventif que sur sa capacité d'initiative ( il y a des maires ou des présidents bâtisseurs...), son bon goût, son sens de l'esthétique.

Cette dualité entre le créateur et le décideur n'est pas une découverte. Nous l'avons tous rencontrée dans nos professions. A ma connaissance, pourtant, on n'en a pas tiré toutes les conséquences tant dans la conception de la création urbaine que dans la manière de donner vie à cette création en lui permettant d'exister.

 

1. ESPACE MENTAL ET ESPACES PHYSIQUES

Les créateurs vivent essentiellement dans un espace mental; leur création en occupe l'essentiel du champ; cela ne veut pas dire qu'ils ignorent totalement l'espace physique dans lequel elle s'inscrira; certains y sont très sensibles, d'autres le sont moins, d'autres pas du tout. L'oeuvre qu'ils imaginent s'impose dans leur esprit comme une vérité et doit de ce fait s'imposer à l'environnement, quel qu'il soit. Pour le créateur, l'espace physique est second. Du moins, c'est ce que j'ai cru déceler dans la plupart d'entre eux, avec des intensités variées. L'égocentrisme créateur atteint un paroxysme chez certains, dont on peut reconnaître la signature, sous toutes les longitudes ou les latitudes.

Le décideur ‑ tout au moins le décideur digne de ce nom ‑ vit au contraire dans un espace physique et plus exactement dans des espaces physiques très différenciés. Pour lui, l'esthétique urbaine, la qualité, n'est pas un absolu, un produit pur de l'esprit et de l'imagination créatrice mais le résultat final d'arbitrages complexes et d'exigences concrètes. Il n'assumera convenablement son rôle que s'il conserve l'esprit suffisamment disponible c'est-à-dire libéré d'une conception a priori du beau. C'est la condition nécessaire pour que l'incrustation d'une oeuvre urbaine nouvelle, dans un espace physique donné se fasse le mieux possible.

Telle est ma conviction mais je n'en fais pas une recette de la réussite.

C'est cette disponibilité d'esprit qui donne l'audace de voir les choses comme elles sont et de braver les conformismes éventuels qui sévissent à profusion dans notre domaine.

Dans quels champs peut bien s'exercer cette disponibilité de l'esprit ?

 

2. LES TROIS ATTITUDES POSSIBLES.

Le créateur comme le décideur, à des stades bien entendu différents, ont toujours le choix entre trois attitudes:

·L'ATTITUDE REPRODUCTIVISTE,

·L'ATTITUDE CONFORMISTE

·ET L'ATTITUDE INNOVATRICE.

 

On contestera probablement cette classification simpliste mais l'expérience montre que les débats sur l'esthétique urbaine s'organisent toujours autour de ces trois pôles.

L'attitude "REPRODUCTIVISTE" est favorable à une reproduction fidèle des oeuvres passées qu'on appelle quelquefois, avec mépris, pastiches.

L'attitude "CONFORMISTE" est attachée à ce que l'oeuvre nouvelle respecte l'ambiance existante, physique ou intellectuelle, des lieux ou du moment.

L'attitude "INNOVATRICE" se libère des contingences ou des contraintes concrètes.

Si le créateur choisit son camp ‑ et il choisit généralement celui de l'innovation ou de ce qu'il prétend comme tel car il aspire à se différencier ‑ et s'il est normal qu'il fasse un tel choix, il n'en va pas de même pour le décideur.

Le décideur ne doit pas choisir son camp. Il ne doit pas refuser le choix par indétermination, mais par détermination et s'il a des préférences intimes en faveur de telle ou telle attitude, il doit veiller à les refouler afin de recouvrer son entière disponibilité d'esprit, de recouvrer cette capacité essentielle de "regarder les choses comme elles sont" et de braver les conformismes ou les terrorismes intellectuels ambiants.

Le vrai décideur est ainsi capable d'être "reproductiviste" là où la mode voudrait qu'on soit innovant ou d'opinion conformiste, mais il est aussi capable d'être innovant ou moderne là où l'esprit commun voudrait volontiers du reproductivisme.

Le vrai décideur est aussi celui qui regarde l'espace dans sa diversité, avec les degrés variés d'exigences qu'il requiert.

 

IL EST AINSI CAPABLE, SUR SON TERRITOIRE :

·D'IMPOSER DES EXIGENCES OU IL EST COUTUME DE NE PAS EN AVOIR,

·DE LAISSER AILLEURS LE CHAMP LIBRE A L'IMAGINATION,

·DE FAIRE PREVALOIR ICI, UNE CREATION CONFORMISTE,

·DE SE LAISSER ALLER, PLUS LOIN, AU REPRODUCTIVISME,

·ETC.. ETC..

Le mauvais décideur s'en remet, pour se prononcer, à son humeur, aux courants qui l'entourent, aux courants subits, spontanés ou non, de l'opinion...

Le vrai décideur se détermine selon une connaissance profonde de l'espace physique, de sa sociologie et de son histoire, du passé et de l'avenir.

Il est également en mesure d'infuser cette diversité d'attitude devant l'esthétique urbaine dans tous les actes administratifs de l'urbanisme afin qu'elle ne dépende pas de sa seule volonté, qu'elle devienne une propriété collective et qu’elle s'installe dans les moeurs.

 

3. CONCLUSION

Le fait que la création urbaine puisse se faire ici, dans l'indifférence absolue et ailleurs soit l'objet de débats morbides, est un signe qu'il n'y a pas encore une manière commune et reconnue de regarder la ville dans ce qu'elle est et ce qu'elle peut devenir.

Les dogmatismes, les modes, les manies, les intérêts les moins avouables dominent. Les décideurs, qu'ils soient fonctionnaires ou élus, ont le devoir d'éclairer le chemin des créateurs et des producteurs, d'objectiver les contraintes qu'ils imposent et les libertés qu'ils octroient.

C'est une attitude d'esprit qu'ils n'ont pas assez.

 

ANTOINE GIVAUDAN