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LE PERMIS DE CONSTRUIRE AUJOURD'HUI: DECENTRALISATTON OU TUTELLE ?

 

LA DECENTRALISATION

A-T-ELLE APPORTE PLUS DE COMMODITE ET DE SECURITE

AU PERMIS DE CONSTRUIRE ?

 

ANTOINE GIVAUDAN

 

( 10 FEVRIER 1994 )

 

COMMUNICATION AU COLLOQUE DE SAINT BRIEUC

 

ORIGINE ET DESTINATION

Je me suis permis, dans un colloque organisé en l’honneur de l’anniversaire de la décentralisation de l’urbanisme et notamment du permis de construire, d’expliquer la réalité, d’une façon inconvenante, pour un public peu préparé à entendre parler des choses comme elles étaient. Au moins a-t-il passé un moment à se divertir mais il m’a semblé, à l’entracte, que mon point de vue était plus partagé que la salle n’avait semblé l’exprimer au travers des quelques interventions qui eurent lieu. J’ai dû certainement choquer bien des  « bien pensants ».

Sur le terrain « scientifique », je me ferai une critique. Si tout ce que j’ai dit est vrai et a été constaté directement par moi, dans un nombre significatif de cas et dans plusieurs départements, au cours des années 88-93, les généralisations sont peut-être hâtives car elles ne reposent pas sur une étude épidémiologique en bonne et due forme comme je les aime.  Le problème est cependant que nul ne se hasardera à engager une telle recherche pour plusieurs raisons.

D’abord l’administration, qui pourrait le faire s’en fout et ne veut rien savoir. Les « chercheurs », pour autant que ce terme ait un  sens pour ceux qui sont payés pour réfléchir sur l’urbanisme, le fait urbain ou la société, sont des « démocratolâtres » ou des « nouveaux conformistes » acquis à l’idée de décentralisation. Ils ne « cherchent » jamais sur les terrains où ils pourraient être déçus. Enfin, dans le cas rare où quelqu’un en viendrait quand même à regarder les choses comme elles sont, ce quelqu’un par conformisme ne dira rien ou s’exprimera en périphrases alambiquées.

Mais il se peut aussi que j’ai été tenu à l’écart à cause de ma pensée, ici ou là, iconoclaste.


LA DECENTRALISATION

A-T-ELLE APPORTE PLUS DE COMMODITE ET DE SECURITE

AU PERMIS DE CONSTRUIRE ?

 

Un éminent penseur a écrit un jour "toute société oscille entre le tribalisme et la bureaucratie". ( Cf.[1983-10-00---H-LE-PETIT-MANUEL-DU-BUREAUCRATE-AMENAGEUR]. PRECEPTE N° 1 )

Avec la décentralisation et plus spécialement celle de l'urbanisme ‑ pour le reste je serai plus nuancé ‑ a vu le jour un régime nouveau que j'appellerai le tribalisme bureaucratique.

Dans le court moment qui m'est imparti, je m'attacherai à en présenter quelques unes de ses manifestations et de ses conséquences dans l'étroit domaine du permis de construire qui, comme chacun sait, est l'une des surfaces de contact entre les pouvoirs publics, décentralisés ou non, et des personnes privées dans la grande généralité des cas.

C'est pourquoi j'essaierai d'abord de caractériser le syndrome tribalo-bureaucratique avant d'en apprécier ses conséquences pratiques.

 

1. Le syndrome tribalo-bureaucratioue

Avant la décentralisation de l'urbanisme, on pouvait dire du système qu'il était bureaucratique sous surveillance tribale. L'administration disposait de prérogatives juridiques propres, mais ne faisait rien sans l'avis, avisé, résigné ou teigneux des élus. Selon son attitude (et peut être la forme comptait plus que le fond) l'élu pouvait se plaire à exercer son pouvoir tribunicien plus ou moins publiquement pour rendre l'administration plus compréhensive, moins sourde ou moins aveugle selon le cas, même si elle pouvait avoir raison. Le lieu n'est pas ici d'évoquer avec nostalgie ce curieux système de type purement napoléonien, ce qui dans ma bouche est un compliment.

Avec la décentralisation, les choses ont changé sensiblement d'une manière que ne révèle pas de la seule lecture du droit, qui est resté à peu près semblable. II faut vivre le système pour constater les manifestations concrètes de ce changement.

 

11. L'émergence du “ qui ” au détriment du “ quoi ” .

Le permis de construire a cette singularité que, s'il est bien demandé par une personne, physique ou morale, la qualité de cette personne n'importe pas du tout, n'a et ne peut avoir aucune incidence sur son instruction et le décision.

Chacun sait qu'on instruit un projet, une chose, le "quoi", en fonction de considérations techniques et juridiques et que la qualité du demandeur ne compte pas.

A la limite, la demande pourrait être anonyme.

Eh ! bien dans l'instruction nouvelle et décentralisée on s'intéresse souvent de très près à "qui" est le demandeur, comme si la personne devait intéresser le décideur. Cette attention touchante pourrait être mise au crédit de la décentralisation, si on ne savait pas qu'il y a des personne grata et non grata et, que selon le cas, l'instruction est sensiblement différente, dans la vitesse, la vigilance, voire l'issue finale de la décision.

Sans doute ne faut-il pas exagérer la fréquence de cette instruction très personnalisée, mais elle a un effet indiscutable: la tentation du demandeur de montrer patte blanche même dans les cas où il n'aurait pas lieu de s'inquiéter car il sait que sa qualité n'est pas indifférente et si ce n'est pas le cas, il l'imagine, ce qui revient au même. C'était bien moins le cas auparavant car le fonctionnaire de l'Etat, sauf dans de rares espèces particulières, témoignait d'une totale indifférence à son égard

 

12. La diversification des exigences bureaucratiques locales

La demande de permis de construire se compose d'un formulaire de demande et de pièces à y joindre dont la liste est limitativement énumérée au dos du formulaire. Ainsi, l'usager sait-il ce qu'il doit obligatoirement ou éventuellement joindre à sa demande et ce que l'administration est en droit de lui demander, sans lui demander plus que ce qui est prévu. J'y avais personnellement veillé en 1977-1978 quand on avait revu tous les formulaires de demande d'autorisation. C'est une garantie pour l'usager même si la liste peut paraître impressionnante.

Avec l'instruction décentralisée, il semble, et je l'ai constaté maintes fois, que de nombreuses pièces, non prévues par les textes, soient demandées. Elles concernent le plus souvent:

n    la qualité de propriétaire, qu'il est demandé de prouver alors qu'il est prévu que cette qualité est déclarée par le demandeur sous sa responsabilité et sous la sanction de nullité. s'il ment;

n    la production des statuts des sociétés;

n    la consistance des logements dans le projet lui-même;

n    des règles de construction concernant la sécurité, quand ce n'est pas nécessaire;

n    et toutes sortes d'exigences surprenantes dans les cas un peu compliqués;

n    de curieuses manières d'instruire consistant à charger le demandeur d'aller recueillir l'avis de certains services (eau, assainissement, électricité)

n   la production de documents que l'administration possède déjà (cône d'envol d'un aérodrome par exemple, ou d'autres servitudes...);

n   des photographies, des dessins...

Je ne parlerai que pour mémoire du nombre de dossiers demandés au-delà de quatre. On se demande ce qu'ils en font. Or un gros dossier coûte cher.

Quand vous dites, "il n'y a pas lieu que je produise ceci ou cela..." on vous répond "ici, on fait comme cela".

On se prend à penser qu'il faudrait peut être écrire au maire pour lui rappeler que... mais tout compte fait, on craint d'aggraver son cas et on s'exécute

Et si,  au cas où vos rapports avec le service instructeur décentralisé sont bons, et ils le sont généralement, vous avez une explication, parmi d'autres, de cet enrichissement insolite du formalisme. On vous dit: "C'est un élu qui l'a demandé !". Est-ce vrai ou faux ? Allez savoir mais même si c'est vrai, ce n'est pas plus légal pour autant.

Je terminerai avec le procédé le plus élégant qui est celui qui consiste à vous demander poliment de retirer votre demande afin qu'il n'y ait pas lieu à décision du tout à prendre.

 

13. Un vent de fantaisie souffle sur les délais.

Depuis 1970, l'instruction est enfermée dans des délais stricts et sanctionnés par le permis tacite, sauf dans certains cas.

Même autrefois, le respect des délais n'allait pas de soi et il fallait bien quelquefois jongler avec les textes, mais j'ai souvenir d'une pression constante de l'opinion sur cet aspect de l'instruction (milieux professionnels, parlementaires, voire préfets, etc...). Un ministre avait même eu l'imprudence d'annoncer à la télévision en 1977 que tout devait aller plus vite avec la déconcentration de l'instruction dans les subdivisions. Quelle grêle de réactions !

Depuis la décentralisation, on n'entend plus parler de rien. Est-ce que les choses vont plus vite ? Nul n'en sait plus rien non plus alors qu'avant on avait une idée des délais moyens. II faut se faire demandeur pour comprendre que les dossiers déposés sont rarement complets et qu'il y manque toujours des pièces (§ 12) et que bien souvent, la meilleure technique, dans les affaires importantes consiste à procéder à une sorte de pré-instruction avec les services voire avec l'élu compétent. II n'est pas rare non plus que celui-ci se vexe d'apprendre qu'une demande a été déposée alors qu'on ne lui en a pas parlé ! Car il doit être informé avant tout le monde.

On en arrive à penser, mais ne généralisons pas, que les délais du code n'ont plus beaucoup de signification.

 

14. Les conséquences de l'inexperience et de l'isolement du personnel décentralisé ou déconcentré.

Je ne voudrais pas qu'on interprète mal cet intitulé. Les fonctionnaires municipaux comme les agents de l'Etat des subdivisions de l'équipement, chargés de l'instruction des autorisations ne sont pas plus obtus ou moins compétents qu'avant. Ils sont même très avertis des subtilités du droit qu'ils pratiquent. Ils ont aussi l'avantage de pouvoir connaître plus facilement les lieux puisqu'ils sur un plus petit territoire. Les fonctionnaires municipaux restent certainement à un même poste très longtemps. Ceux de l'Etat, en catégorie A, sont plus mobiles. Toutefois, un excès d'incrustation comme un excès de volatilisé comportent l'un et l'autre des avantages et des inconvénients que la décentralisation peut accuser mais ce n'est pas le sujet du débat.

II reste que quatre observations peuvent être faites.

A. Les cas complexes

Le permis de construire présente parfois, assez rarement, des cas d'une extraordinaire et passionnante complexité. On ne peut reprocher au fonctionnaire décentralisé ou déconcentré de n'en avoir jamais rencontré de semblable. Un champ communal n'offre qu'un échantillon restreint des difficultés originales. II limite l'élargissement de la culture et de l'expérience.

La réaction risque alors d'être :"on n'a jamais fait cela".

On ne sait pas comment traiter le problème, on ne sait pas si on peut le traiter. Conclusion: il est impossible de le traiter.

II est difficile de surmonter cet obstacle lié à la pure capacité conceptuelle des individus. II peut être gênant pour le fonctionnaire municipal de demander conseil à la DDE ou à la commune voisine, et pour le fonctionnaire déconcentré de faire de même. C'est avouer son incompétence à des témoins. II est également gênant de s'en remettre à ce que suggère le demandeur qui a l'expérience de la difficulté car il est un peu suspect de proposer une solution qui l'arrange.

La décentralisation a déconnecté les services d'un réseau de savoir qui existait, avec des performances inégales, c'est vrai, au sein de l'Etat, car il y a toujours eu des caractères qui se croient humiliés de demander conseil et d'avouer leur ignorance. La décentralisation a aggravé le phénomène en favorisant l'isolement.

La tendance est alors pour le demandeur de consulter un avocat ou un professeur de droit et de produire la consultation. Cela prend quelque temps et coûte 10 000 F au moins.

B. La psychose précautionneuse

Elle sévit dans les communes où l'on opère en ambiance contentieuse, comme l'armée travaille en ambiance chimique. Cette ambiance peut tenir aux agissements maniaques d'un "quérulent processif" comme disent les psychiatres, qui engage procès sur procès. Après quelques annulations, toujours blessantes pour l'amour propre du décideur et généralement exploitées par l'opposition qui en fait ses choux gras, on se met à redoubler de vigilance. Le processus est enclenché.

La peur de la sanction (le simple fait d'apprendre qu'un recours est intenté est désagréable), conduit à une application tatillonne et aveugle du droit. Un véritable enfer paralysant peut se faire jour. La moindre adaptation mineure déclenche l'effroi.

Pour l'administration de l'Etat, naguère, une annulation de permis, sans être agréable, n'était qu'une péripétie banale. Dans le Landerneau local décentralisé, c'est un événement d'autant que la presse, alertée par le vainqueur triomphal, en parle plus volontiers sauf si le maire est capable de l'étouffer. A la rubrique des chiens écrasés s'ajoute périodiquement celle des permis annulés. Et comme il y a des contentieux très graves, de temps en temps, le phénomène a pris un sens spectaculaire.

C. L'autorisation verbale

C'est la situation inverse, là où les choses se passent à la bonne franquette. Le maire consulté par le demandeur est arrangeant, mais s'il y a une difficulté, ce n'est pas son affaire. Ces pratiques ont toujours mais elles semblent avoir pris de l'ampleur. Je connais même un cas où c'est souvent la règle et quand vous construisez, selon les circonstances si vous déplaisez, le maire envoie les gendarmes.

D. Les interprétations fantaisistes du droit

Elles sont de plus ou moins bonne foi et la compétence peut en enrichir les modalités; l'utilisation malveillante du droit se rencontre aussi. Le demandeur qui reçoit un refus abusif aura le plaisir de le contester lui même devant le TA car le contrôle de la légalité, pour autant qu'il ait un sens, ne se mêle pas volontiers de ces cas.

Ces manifestations se produisent plus facilement dans le système clos et personnalisé de la commune que dans un système plus ouvert et impersonnel, comme auparavant, où les déviations et les insuffisances du service instructeur étaient moins à l'abri des regards. Nous reviendrons sur ce point.

 

15. Conclusion

Mon sentiment est par conséquent que le système décentralisé a engendré des incommodités nouvelles ou accrues, variables selon les circonstances de lieu, de moment, d'objet ou de personne, sans supprimer pour autant les dysfonctionnements antérieurs.

Les incommodités qui sont un facteur objectif d'insécurité, s'accompagnent d'un facteur subjectif de soumission plus servile à l'autorité élue, au travers d'un recours nécessaire à des intercesseurs qui la connaissent et peuvent plaider le cas devant elle.

Le bénéfice pour l'usager normal ne semble guère évident. Pour l'usager ami, il peut être avantageux. Pour l'usager, personne non grata, il est très embarrassant. II nous manque, hélas, une étude épidémiologique objective et étendue, pour mesurer la profondeur et la fréquence de ces phénomènes.

II est bien sûr de mauvais goût de le dire à la tribune. On en parle de préférence pendant le repas.

 

2. Les conséquences du syndrome tribalo-bureaucratioue

Il faut être aussi charitable et reconnaître que les services instructeurs décentralisés ont moins de chance que leurs prédécesseurs. Avec les lois d'aménagement, la superposition de plusieurs strates de normes juridiques, phénomène qui avait été presque éradiqué, le subjectivisme accru des textes, des POS dont la rédaction peut faire se dresser les cheveux sur la tête, sans espoir de purification future, car il n'y a pas eu beaucoup de progrès en douze ans, sur ce point, la tâche s'est compliquée. Pour couronner le tout, le contrôle de la légalité peut devenir subitement vétilleux

Les conséquences pour l'usager sont de deux ordres, faute de savoir, pour lui, vers qui se tourner, et que les raisons ci-dessus rendent plus fréquentes.

 

21. La dégénérescence des recours non contentieux

Dans l'urbanisme non décentralisé, l'usager insatisfait de la décision disposait:

·du recours gracieux ordinaire,

·du recours hiérarchique courant (préfet),

·du recours au ministre (direct) voire au Premier ministre ou au Président de la République,

·de recours latéraux, au travers des parlementaires qui s'adressaient aux autorités de ['Etat ci-dessus,

·du recours au médiateur.

Cette prolifération des voies de recours non contentieuses ne doit pas faire illusion Quelle que soit la porte d'entrée (ou de sortie: signature) la complainte empruntait le même chemin, plus ou moins long à parcourir, mais assez simple.

Elle atterrissait chez le service instructeur qui fournissait les informations et justifiait la décision; le dossier était instruit par un autre organisme (dont l'administration centrale, quand elle était saisie). Il donnait lieu à une réponse confirmant ou infirmant la décision et dans ce cas, des instructions étaient données au service instructeur pour que la décision soit revue. Dans les années 1970, sur environ plusieurs milliers de dossiers traités au ministère, la révision de la décision se produisait dans un cas sur six environ.

Le système hiérarchique qui regardait beaucoup plus le "quoi" que le "qui" ‑ le qui du demandeur comme le qui de l'instructeur initial ‑ réagissait essentiellement en fonction du "quoi", sans trop se soucier de faire perdre la face, à un instructeur anonyme, qu'il ne connaissait pas, perdu dans les canalisations administratives.

Le redressement du tort, pour autant qu'on y mette des formes polies et n'y attache aucune sanction administrative, n'était qu'une affaire courante. Il fallait des anomalies irritantes et répétées, en un point précis des circuits, pour que l'autorité supérieure y mette son nez (inspection générale par exemple).

Avec la décentralisation, même s'il est permis à quiconque de se plaindre tout azimut comme avant, il ne reste plus que le recours gracieux, devant l'autorité qui a pris la décision, le maire, car de hiérarchie, au dessus du maire, il n'y en a plus. Toutefois, le recours au médiateur est inchangé.

La “ plainte ” sera traitée d'une façon tout à fait différente. L'autorité saisie essaiera de s'informer, en interrogeant l'administration locale de ['Etat, incompétente par définition pour une affaire décentralisée. Celle-ci essaiera de s'informer auprès de l'autorité décentralisée qui est libre de répondre ou non. A supposer qu'elle le fasse parce qu'on est dans un pays civilisé et que l'auteur de la demande est digne d'égard, elle peut répondre ce qu'il lui plaît et il devient inamical d'aller vérifier si c'est exact. Enfin, si les éléments fournis mettent en évidence l'utilité d'une révision de la décision, l'autorité saisie de la plainte n'est pas habilitée à donner des instructions en ce sens. Le législateur n'a pas eu cette audace irrévérencieuse vis à vis d'une autorité élue.

La conséquence est que le nombre de recours latéraux a sensiblement diminué. On dira “ c'est parce qu'en régime décentralisé les choses fonctionnent mieux ”. Mon opinion est inverse. Le nouveau régime a réduit l'efficacité de cette régulation infra juridictionnelle qui est alors délaissée. Délaissée au profit d'une intercession personnalisée susceptible d'attirer l'attention de l'autorité, auteur de la décision. Aussi écrit‑on plus au ministre ou au préfet sur un coup de colère pour se défouler qu'avec l'espoir d'avoir gain de cause. On écrit pour faire peur, avec l'illusion aussi que ['Etat, neutre et lointain peut faire quelque chose contre la décision “ injuste ”, et on est surpris quand il n'adresse qu'une réponse polie renvoyant vers l'auteur de la décision, réponse qui rappelle souvent que “ depuis la décentralisation... ”.

Ainsi a-t-on jeté par dessus bord un système de régulation efficace de la pathologie administrative courante, celle qui s'alimente aux sources rapidement décrites en première partie.

Si l'intercession, à savoir l'appel aux amis et à la faveur est impraticable, il ne reste plus que la résignation, la politisation ou le recours contentieux.

 

22. La politisation et le contentieux

la politisation est la voie choisie par celui qui ne se résigne pas et dont la position dans la société locale est telle qu'il a envie de mettre dans l'embarras, publiquement, le pouvoir en place, soit directement, soit en confiant son cas à l'opposition qui l'exploitera, soit en formant une association plus ou moins factice, pour faire plus sérieux, plus fort, moins égoïste.

Le succès n'est pas garanti, la technique demande de la compétence, du temps et un certain esprit vindicatif. Dans tout groupe social il y en a. Les naïfs expliquant alors que c'est très bien et que c'est la démocratie.

Le contentieux, demande aussi de la patience, il est fondé sur l'idée que la vengeance est un plat qui se mange froid et que le décideur ne perd rien pour attendre. On peut intervenir soi même mais il est plus simple de prendre un avocat.

Avec le contentieux. on devient franchement inamical.

On retombe sur le plaisir non dissimulé, déjà signalé, d'obtenir un jour une annulation de la décision.

Les deux voies n'honorent ni l'individu, ni l'autorité, ni le système.

 

3. conclusion

On ne dit généralement que du bien de la décentralisation moins par conviction que par conformisme. A la limite "on est pour le principe, mais..." quand on ose braver l'interdit.

Les vérités se murmurent, elles ne se déclament pas.

S'il fallait juger lapidairement la situation en comparant les deux régimes avant et après la décentralisation, je conclurai en disant que:

‑ le régime non décentralisé comportait beaucoup de pathologies corrigibles, susceptibles de régresser ou d'être contenues;

‑ le régime décentralisé en comporte encore plus, non corrigibles par l'administration quotidienne, peu corrigibles par la loi qui risquerait de sécréter sans le vouloir des complexités nouvelles et inattendues, si on s'aventurait dans cette voie, même s'il existe quelques lucarnes à ouvrir desquelles pourrait venir un peu lumière.

Avec la décentralisation, la commodité des démarches pour les pétitionnaires a régressé. La sécurité juridique a fait un pas en arrière

 

antoine givaudan