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PAYSAGES URBAINS

DE L’INDIFFÉRENCE À L'OBSESSION

 

 

Antoine Givaudan

 

( OCTOBRE 1996 )

revue ligeia n° 19-20

 

 

ORIGINE ET DESTINATION

C’était à l’époque où il arrivait encore qu’on me demande d’exprimer un point de vue.

Curieusement, après mon bref séjour au Cabinet du Ministre, nul n’a plus pensé à moi… N’épiloguons pas sur ces aspects techniques.

Et de mon côté, je me suis d’abord consacré à l’anthologie présente.

Si j’avais à résumer mon idée sur le souci du paysage, « plus l’administration centrale s’en occupe, plus on risque de ne satisfaire que les apparences dans des dossiers de papier de plus en plus lourds ».

Quand j’observe l’attention paysagère accordée aux permis de construire lors de l’instruction, je suis plutôt consterné. Quelle régression par rapport aux espoirs qu’on pouvait y mette voici 25 ans.!! ( Cf. [1993-02-11---H-EN-TON-NOM-PAYSAGE-$ZRPDA-W0FC$-EN-TON-NOM-PAYSAGE]et bien sûr    #1400#     ).

 

 

 

Le paysage est un mot agréable a l’ouïe et à l'esprit. Notre petite planète en compte d'extraordinaires, la France en est si bien pourvue que le terme lui-même est synonyme de beauté. Un "paysage laid" sonne comme une contradiction; qu'il ait été façonné par le climat ou par la main de l'homme, le paysage est resté objectivement beau au cours des siècles bien que, pas plus la nature que l’esprit humain, n'aient cherché à faire intentionnellement plaisir aux yeux. A l'échelle des grands espaces ruraux, si des générations de paysans ont créé de belles choses, elles ne l’ont généralement pas fait exprès. A celle des espaces urbains ou des objets immobiliers artificiels ( ouvrages d'art, grands monuments) la recherche de la beauté fut plus souvent intentionnelle, mais n'idéalisons pas trop. Si l’édifice commun d'autrefois paraît objectivement satisfaisant aux yeux, il doit moins cette agréable propriété à une exigence humaine qu'à des nécessités physiques ou techniques qui enfermaient les capacités de transformation de l’espace visible dans des limites difficiles a franchir. Ainsi le paysage laid fit son apparition avec la faculté de s’en libérer.

On a produit du paysage laid avec “ L’ARCHITECTURE PARALLELEPIPEDIQUE UNIVERSELLE , avec ces grands immeubles qu'il est impossible d'intégrer dans l’espace initial, non point que l’ouvrage soit nécessairement laid en lui même, mais parce qu'il s'impose, à tel endroit, avec un tel égocentrisme artificiel qu'il heurte inévitablement la vue. On a produit ce paysage nouveau sans trop se demander ce qu'il devait être. Il est difficile de faire la part de l'indifférence affichée et de la croyance sincère en ce que ce paysage nouveau et moderne était la nouvelle beauté. Il est difficile aussi de discerner la part d'imposture intellectuelle ou de vanité dans le discours du créateur qui présentait comme belle, au stade du projet, une création qui allait se révéler comme une accumulation d’horreurs.

Toujours est-il, qu'avec l'accroissement phénoménal de la puissance humaine, le développement de toutes sortes de besoins et l'incapacité non moins générale d'imaginer et de mettre en œuvre un aménagement urbain ordonné, la ville a non seulement explosé mais ses morceaux juxtaposés ne forment plus un paysage qui suscite l'admiration ou l'émotion. Il y a cependant des exceptions involontaires et la plus belle est sans doute Manhattan.

Cette accumulation a commencé à susciter des interrogations, des réactions ainsi que des réflexions, dès les années 60, quand les transformations modernes de la ville devinrent visibles et firent craindre le pire à certains. La loi du 4 août 1962 sur les secteurs sauvegardés n'a pas d'autres origines. On pourrait citer d'autres mesures, dépourvues de lendemain, concernant le Sud-Est et la protection de l'espace méditerranéen, à la même époque. ( périmètres sensibles ). L'inquiétude concernant le paysage des périphéries urbaines s'exprima plus tardivement et s’il faut retenir une date, ce pourrait être celle de novembre 1971 avec un "édit ministériel" visant les tours et les barres. ( Cf.#1971-11-30---E#)

Notre société, maladroitement, sortait de l’indifférence, crispée sur la défense d'un passé glorieux dans les centres anciens, figée par l'interdit sommaire ailleurs et notamment dans les banlieues. La maîtrise de la création du paysage urbain restait à venir. Sauvegarder le passé tel quel ou fermer la porte à des excès morphologiques ne sont pas, à proprement parler des politiques. Ce sont des points de départ ou des coups d'arrêts. Le troisième geste symbolique. toujours négatif, date de mars 1977, et vise le mitage, lié à l'explosion, cette fois, de la maison individuelle. Les dates sont à prendre avec précaution. Si elles frappent les mémoires, il ne faut jamais oublier que le contenu des décisions provient généralement d'une plus ou moins longue fermentation antérieure. L’improvisation n'existe pas, en ce domaine, tant pour une loi que pour une vulgaire instruction.

[ Du moins existait-elle un peu moins. ]

La conscience collective du paysage laid et envahissant dont elle est le témoignage officiel est donc ancienne. Cette conscience, exprimée de manière administrative, illustre la schizophrénie de notre société, divisée intérieurement, jusqu'au sein des individus eux mêmes quelquefois, entre une aspiration au beau ou au moins laid, ce que traduisent ces coups d'arrêt, et le bouillonnement éruptif du développement urbain, sous toutes ces formes, par quanta massifs, ( plusieurs milliers de logements par exemple, ou un centre commercial énorme ) ou dérisoires ( maisons isolées ).

Les coups d'arrêt cités précédemment, n'étaient pas des feux de paille enflammés pour exorciser quelques démons. A partir du début des années 1970, ils ont été accompagnés de la plus vaste entreprise jamais engagée de maîtrise de l'espace, de son évolution physique, avec l'établissement des plans d'occupation des sols dans plus de 6000 communes, à savoir l'essentiel des territoires exposés à l’explosion. On pouvait en attendre beaucoup, non point sur la qualité architecturale visible des objets bâtis, architecture ou micro urbanisme vis-à-vis de laquelle la règle juridique est d'un usage délicat, avec des effets limités ou pervers, mais sur la morphologie à deux et trois dimensions du paysage urbain. Sur ce front là, le plan directeur, le PO.S ( Plan d'occupation des sols ) est efficace à la condition qu'on sache ce qu'on veut et qu'on soit capable d'exploiter ses puissants leviers.

On avait d'autant lieu d’espérer que les progrès des techniques informatiques de visualisation, à trois dimensions, tant des projets que des règles juridiques, apparues en 1972 environ, étaient appelées à faire d'immenses progrès. On pouvait alors rêver de simulations diverses, d'illustrations accessibles au grand public, d’aller retour entre l'idée et l’écriture juridique, entre le projet et la réalité. On imaginait que bientôt les formes potentielles invisibles, contenues dans les règles de droit écrites, pourraient être montrées et infléchies, revues ou transformées en fonction de l'idée voulue du paysage urbain, commandée quoi qu'on veuille ou quoi qu'on dise, de façon probabiliste, par le règlement. La forme urbaine aurait enfin échappé à la routine des juristes inconscients. C'était un rêve à caresser. La genèse interactive entre le parcellaire, la règle de droit, la volonté des pouvoirs publics était à portée de la main et à défaut de produire immanquablement de la beauté, sa maîtrise ouvrait la voie à une autre manière de percevoir l'urbanisme, en tant qu'acte complexe et volontaire d'organisation morphologique et fonctionnelle de l'espace urbain.

Quiconque connaissait à la fois, les réalités administratives, politiques, financières et psychologiques savait pertinemment qu'il fallait une bonne dizaine d'années pour en faire une réalité, c'est-à-dire une sorte de besoin collectif irrépressible. De fait, quand on voit les progrès, inimaginables à la fin des années 70, du traitement de texte, on se dit que le rêve des simulations graphiques aurait pu devenir une très banale pratique. Au lieu de tout cela, le paysage, en tarit qu'objet inévitablement créé par l'industrie humaine. et donc assujetti, dans les décisions auxquelles il donne lieu, à des contraintes administratives, s'est complètement dévoyé et égaré. Il est devenu obsession prétexte, alibi, incantations.

L’obsession du paysage, qui n’est pas mauvaise en elle-même s'est développée parallélement dans une ignorance à peu près parfaite ( qui a des explications tribalo - bureaucratiques) de la stratégie précédente, concrète, besogneuse, peu spectaculaire. L'obsession provoque des incantations qui s'accompagnent de mesures d'apparence positive. Ainsi la première est apparue dans la loi de 1976 avec les études d'impact. La loi du 3 janvier 1977, sur l'architecture, de nature purement incantatoire heureusement, à un détail près, l'amplifia. La “ démocratisation des enquêtes publiques ” en 1983, ajouta beaucoup de confusion. La loi relative aux paysages, en 1992, véritable monstruosité juridique, ne marque certainement pas le terme de l'évolution dans le délire.

Cette sévérité mérite quelque explication. La conception sous jacente à tous ces textes est erronée et perverse. Elle transfère, implicitement, inconsciemment, la responsabilité de la conception du paysage urbain, sur le maître d'ouvrage, quel qu'il soit, avec l'idée qu'un débat sur un dossier truffé de pièces compliquées, permettra de faire mieux. L’autorité publique est ainsi dispensée de penser globalement à la morphologie nouvelle de l'espace à transformer. Elle regarde une affaire après l'autre, elle accumule les exigences les plus diverses pour se soustraire aux critiques, non pour y puiser des idées; elle attend tout de l'autre au lieu de s'investir elle même dans la difficile réflexion sur le paysage urbain futur qu'elle devrait souhaiter et dont la responsabilité lui revient.

Dans cette conception, l'existence du paysage, induit par un projet quelconque et aléatoire qui se localise ici ou là. précède donc l'essence du paysage, la représentation large et globale que la collectivité publique devrait s'en faire préalablement. En cela cette conception existentialiste inhibe l’obligation primordiale qui incombe à la collectivité publique d'arrêter sa conception du paysage urbain nouveau et de veiller à ce que, projet après projet, comme autant de pierres font un édifice, le nouveau paysage prenne corps. C'est pourquoi, même si les opérations d'urbanisme ont, en vingt ans progressé en qualité, elles sont toujours aussi incohérentes entre elles dans l'espace, désarticulant un peu plus l'espace urbanisé, dans ses apparences et sa lisibilité. A l'échelle plus vaste de l'ensemble urbain, le paysage reste incohérent. Les transitions d'un endroit à l'autre, les entrées de villes, les zones d'activités, portent les stigmates de la carence habituelle de la vue d'ensemble. On impose des complications accrues et dangereuses aux maîtres d'ouvrage, un à un, sans pour autant obtenir significativement un paysage d'ensemble porteur d'identité et de postérité dont on serait fier. On a choisi la voie de la facilité. On en mesure d'ailleurs aisément la déficience aux crédits que les communes affectent spontanément aux études préalables à l'établissement des P.O.S. qu'elles ne cessent de modifier ou de réviser. Leur instabilité chronique et maladive n'a pas d'autre origine.[ Pas tout à fait exact. ( Cf.#1998-04-03-3-C#) ]

J'oppose volontiers la conception artisanale, empirique, faite d'allers et de retours entre l'idée et la décision, utilisée à grande échelle et couramment, par les administrations techniques afin qu'elles montrent aux autorités des représentations concrètes et variées des décisions qu'elles vont prendre, à la conception existentialiste dans laquelle on a sombré, sans en être conscient. Pour l'administrateur - urbaniste, le travail qui lui revient, dans la matière abstraite et concrète à la fois qu'il manipule, s'apparente à un travail de jardinier. Il imagine, représente ce qu'il imagine, le montre, le discute avec qui veut bien ou doit en discuter, puis il fige cette représentation dans le droit. Si le droit est appliqué, la représentation se fige peu à peu, dans les pleins et les vides de la ville pour longtemps. Hélas, depuis quinze ans, avec une inconscience matinée de bêtise, on s'est à peu près interdit de procéder ainsi alors que l'obsession du paysage n'a jamais été aussi présente dans les discours et dans les lois.

 

Antoine Givaudan