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MAITRISE DES OPERATIONS COMPLEXES

ET

MAITRISE DES REALITES FONCIERES.

 

ANTOINE GIVAUDAN

( inspecteur général de l’Equipement )

( 09 SEPTEMBRE1997 )

ETUDES FONCIERES. N°77. DECEMBRE1997

 

 

 

ORIGINE ET DESTINATION

. Marc Sauvez que je connais depuis longtemps, ne manque pas d'idées. Je l'ai souvent surpris avec des idées justes, ce qui fait plus plaisir à dire que d'avoir à critiquer des non sens comme il y en a temps qui se profèrent en toute impunité. Il m'a donné l'occasion d'exprimer ce qu'il n'avait pas dit sur un thème auquel l j'avais à la fois réfléchi et travaillé dans le secteur privé avec des gens qui, à mon point de vue, voyaient juste et loin. Je pense notamment à M Christian Pellerin patron de la SARI avant que la crise de l'immobilier des années 1991-96 ne terrasse tous ses projets sans entamer en rien la pertinence des raisonnements.

Les idées de confiance et de profit auxquelles on ne pense guère dans le secteur public, qu'on soit bureaucrate ou élu; ( quand ne pratique pas la méfiance maladive et qu'on ne frappe pas d'opprobre le profit qu’on s’empresse ici de qualifier de “ spéculation foncière ” ) est l'arme essentielle quand on prétend "agir sur la ville". ( Cf.[1999-05-07---H-AGIR-SUR-LA-VILLE-ET-EFFICACITE]). Je n'ai guère le sentiment qu'on perçoive ainsi la stratégie à entendre parler ceux qui prétendent reconstruire la ville sur la ville. Il se peut cependant que je n'ai rien compris, ici comme ailleurs et aujourd'hui comme jadis. Mon anthologie inutile permet d'en avoir une petite idée. J'apprécierais qu'elle suscite des émules pour mieux apprécier, au travers de la représentation des autres, si je me suis tellement trompé.

Mon propos est sévère pour les communes. Qu'on ne s'y trompe pas. A trop se cacher les réalités ( comme disait un jour un collègue "Je n'aime pas donner de leçon" abritant sa faiblesse derrière la morale) chacun se congratule et se rassure et n'en pense pas moins. Je crois que la commune a une vocation innée et irremplaçable dans ces opérations mais ce n'est pas celle, qu'on tend, par routine mentale, à lui prêter.

 


 OPERATIONS COMPLEXES

ET

DES REALITES FONCIERES

 

La reconquête des quartiers dégradés suppose réunies des conditions difficiles à concilier. Certes, le moteur du profit est indispensable pour faire bouger les propriétaires et les occupants, mais laisser miroiter prématurément des plus-values encore incertaines et aiguiser les appétits immédiats peut devenir le plus sûr moyen de rendre impossible toute opération. Les objectifs d’aménagement une fois fixés par la commune, il s’agit donc d’établir la confiance entre propriétaires et opérateurs. L’Etat est le mieux placé pour exercer ce rôle, non à travers de nouvelles procédures de contrôle, mais tout simplement en désignant un médiateur.( Note de la Rédaction ).

[ La note de la rédaction est plus catégorique que je ne l'ai soutenu dans mon papier malgré le "ne.. que " que j'ai utilisé car je n'ai pas parlé de "l'Etat", en tant qu'institution mais d’"un fonctionnaire de l'Etat", c'est à dire de quelqu'un qui est à la fois local et étranger, impliqué et désintéressé. Ensuite il faudrait qu'il y ait dans l'Etat des personnes qualifiées. En urbanisme et en aménagement elles se font bien rares et dans dix ans il n'y en aura plus. La société locale aura été débarrassée de la bureaucratie qu’on accusait de prétendre rivaliser avec ses représentants! . AG. 01-12-1999 ]

 

 

 

L’article de Marc Sauvez, dans le numéro 75 d’Etudes Foncières, met l’accent sur une des vraies difficultés que présente la “ reconquête d’urbanisations anciennes et dégradées ”. Il les décrit très justement par plusieurs paradoxes :

1. “ La situation foncière des quartiers qui nous intéressent est très paradoxale. Ils sont en déclin sans pour autant être vides, ce qui crée des coûts fonciers importants. Le coût de libération des terrains est élevé : il faudra reloger les occupants, indemniser la réinstallation des activités, procéder à des démolitions, voire à des dépollutions, alors que la valeur potentielle du site, même réhabilité, reste modeste et justifie mal le coût important des interventions préalables. ”

2. “ Les réticences des maires d’une même agglomération à s’associer rendent impossible ce type de péréquation ... ” ( ladite péréquation est décrite au paragraphe précédent et consiste à opérer au niveau de l’agglomération et d’établir un bilan global de toutes les opérations, les unes produisant des pertes et les autres des profits.)

3. “ Il existe de fortes réticences à programmer dans la transparence, l’évolution des constructibilités prévues par un document d’urbanisme ”.

Il conclut provisoirement par : “ ainsi les opérations complexes sont aussi indispensables qu’impossibles à monter ”. Il conclut finalement par “ ces opérations étant toujours périlleuses à monter, il est essentiel de créer un processus volontaire et solidaire de montage. Cela repose sur des solidarités territoriales (politiques et fiscales) au sein de l’agglomération et de la continuité des démarches des techniciens de l’urbanisme. Le dispositif nécessite une maîtrise d’ouvrage forte. Les architectes et urbanistes doivent sortir de leur culture traditionnelle de la forme, pour s’inscrire eux aussi dans les processus de valorisation ”. A ce stade d’abstraction on acquiesce sans être plus avancé, mais quand on connaît la nature essentiellement incantatoire des appels aux solidarités territoriales ou autres, à la continuité et à une maîtrise d’ouvrage “ forte ”, on fronce les sourcils et on lève l’oreille car on croit avoir entendu cet air ou cette chanson.

Le problème est bien posé. S’il appelle quelques observations de ma part, c’est moins pour nuancer certaines de ces affirmations que pour compléter les conditions qu’il conviendrait de favoriser pour amorcer des processus de reconquête.

*

*    *

Pour parler plus brutalement que Monsieur Sauvez, il convient de réintroduire franchement “ la logique du profit ” dans l’urbanisme au lieu de la dissimuler ou de la craindre jusqu'à s’en faire une idée fausse. La puissance publique insatisfaite, à juste titre, de la médiocrité globale qu’un quartier, est fondée à intervenir. Encore faut-il qu’elle ne se trompe pas sur les voies et moyens à emprunter. Nos habitudes et nos mentalités sont des handicaps. L’appel aux solidarités politiques et fiscales est une illusion ordinaire qui sous entend généralement des subventions de l’Etat -- peu importe la forme “ patrimoniale ” qu’on leur donne, comme on dit aujourd’hui -- étant entendu que le principe de la décentralisation exclut que l’Etat se mêle des opérations. L’Etat n’est bon qu’à payer.

[ Il le fait sans résultat probant mais au prix fort avec la subvention pour surcharge foncière au bénéfice des HLM. ]

S’il est vrai que ces opérations sont aussi indispensables qu’impossibles, il faut donc libérer les psychismes de certains présupposés, de réflexes conditionnés, d’autant que “ la transparence ” - comme on dit encore volontiers - se heurte non pas à des réticences mais à la résistance caractérisée des autorités politiques, inquiètes devant les difficultés des opérations et inaptes à les mener à bien, en raison même de leur nature locale et politique, ce qui rend suspect la plupart de leurs aides et de leurs intentions.

La première condition de la réussite d’une opération complexe est la CONFIANCE des intéressés à savoir des propriétaires et des occupants. La seconde est le profit, qu’ils en retireront. Si on ne remplit pas ces deux conditions, il ne reste plus qu’à agir à coup de massives subventions, hors de portée de la commune, hors de la compétence du département ou de la région. Il ne reste plus alors qu’à appeler l’Etat à la rescousse, pour payer sans intervenir. Or précisément le seul chemin qui ouvre quelques perspectives semble celui où l’Etat intervient sans payer, sans priver la commune de ses fonctions premières. C’est ce paradoxe qu’il convient de démontrer.

 

LES FONCTIONS PREMIERES DE LA COMMUNE.

L’une des premières fonctions de la commune est d’assigner des objectifs, fixer des finalités. Quand un quartier se décompose, elle peut avoir deux attitudes. Laisser la décomposition faire son oeuvre et ultérieurement intervenir sur un champ de ruines urbaines et sociales, sans avoir la garantie de réussir. Cette stratégie est très longue et produit de grandes désutilités. Elle est malheureusement difficile à écarter.

Elle peut aussi placer quelques emplâtres sur la jambe atteinte de gangrène et c’est ce qu’on fait généralement. Sans être condamnable, la méthode est un pis aller. En raison de l’extrême diversité des cas, c’est souvent la seule chose à faire et il ne faut pas jeter la pierre à ce qui se fait.

Quand la commune veut aller plus loin, ce qui est très méritoire, on tombe sur l’opération complexe. L’erreur politique et technique de l’autorité communale est alors de prétendre conduire l’opération, directement ou par la voie d’un SEM, faux nez de la commune, au lieu de se limiter strictement à fixer des objectifs et à en obtenir le respect, l’opérateur étant n’importe qui sauf la commune qui ne doit surtout pas s’en mêler.

On reviendra sur la manière d’arrêter les objectifs qui ne peuvent pas sortir tout armés, des têtes du Conseil municipal. Elle exercera alors ses autres prérogatives.

 

LA CONFIANCE ET LE PROFIT, DES OBJECTIFS HORS DE PORTEE DES COLLECTIVITES LOCALES.

( LES DEUX MOTEURS DE LA RECONQUETE URBAINE. SOUS-TITRE DE LA REVUE )

La confiance et le profit sont les deux moteurs de la reconquête. Comme l’indique M. Sauvez, sans employer un langage aussi brutal, ces deux moteurs sont en panne. J’irai plus loin dans l’analyse car les choses sont plus compliquées et tiennent aux représentations que se font les uns et les autres des réalités.

Quand un quartier se décompose la valeur marchande des droits (immobiliers ou mobiliers) s’effondre (pour autant qu’il y ait encore un marché) mais la psychologie des détenteurs de droits, qui est particulièrement archaïque dans notre pays, n’en accepte pas l’évidence ; prenons cette idée pour une vérité, afin de ne pas allonger inutilement la démonstration. Il s’en suit que toute intervention publique massive provoque des transactions à des prix fictivement élevés, accrédités par l’intervention des juges de l’expropriation, même marginale, qui raisonnent selon les critères étrangers à la réalité et qui ignorent aussi bien les processus urbains que les processus économiques ou ne les appliquent qu’à sens unique.

En outre l’intervention publique introduit la méfiance parce qu’elle présuppose l’élimination du profit. Elle introduit une autre moisissure redoutable, aussi bien dans la puissance publique que chez les détenteurs de biens fonciers : la collectivité peut toujours payer, si elle le veut bien et si elle veut parvenir à ses fins, elle n’a qu’à payer “ puisqu’on ne lui demande rien ”.

S’y ajoutent et achèvent de miner la confiance, les miasmes subjectifs et électoraux qui font apprécier la justesse des décisions publiques au regard des avantages ou des inconvénients présumés qu’elles ont pour les intéressés, avec le sentiment qu’il y a du “ politique ” sous roche.

L’intervention publique réunit par conséquent toutes les conditions pour produire des effets pervers.

Rétablir la confiance et le profit n’est donc pas à la portée de la collectivité locale, qu’elle mette ou non des fonds publics dans l’opération. Elle est génétiquement suspecte et elle ne lave ce soupçon qu’avec une générosité tout aussi suspecte à d’autres égards, si on y regarde de plus près.

Le juste prix n’est pas celui du juge ou de l’administration. C’est celui du marché qui incorpore à la fois les charges et les anticipations de profit que le marché est le seul à pouvoir faire connaître, avec le moins de subjectivité possible.

Il faut par conséquent que les détenteurs de droits dévalorisés intériorisent cette dévalorisation et apprécient avec réalisme certaines anticipations éventuelles et incertaines de valorisation, au lieu d’en brandir la bannière pour obtenir une surévaluation artificielle de leurs droits et leur liquidation immédiate, au comptant.

L’opération complexe passe donc par une démystification mentale, une sorte de confrontation avec les faits, et par l’élimination de tous les processus qui l’alimentent même si nul n’en est dupe, au premier rang desquels on rangera les interventions foncières publiques dans lesquelles il n’y a, pour parler familièrement, que des cocus.

En transférant le risque sur la collectivité, l’intervention publique dépossède les détenteurs de droits, des profits futurs réels ou imaginaires. Ils ne sont par conséquent jamais satisfaits et demandent naturellement le paiement anticipés de ces profits. Quand on les leur paye c’est la collectivité qui est cocue, quand on les leur refuse, ils se sentent eux même cocus, ce que le juge de l’expropriation admet souvent avec complaisance, contribuant ainsi à une représentation inexacte des choses et à l’incruster un peu plus dans les esprits.

Quand on ajoute toutes les absurdités qui se profèrent au cours des débats publics qui accompagnent toute opération d’urbanisme où la spéculation foncière, cette abstraction commode, est évoquée avec délectation par tous, où les gros s’abritent derrière les petits, où les phobies de tous ordres ( densification, espaces verts, circulation automobile, logement social ) se déballent à tort et à travers selon la cause politique qu’on vise... la confiance est le fonds qui manque le plus.

Selon les schémas classiques et connus, les opérations complexes sont donc impossibles ainsi que M. Sauvez le soutient et si elles sont mises en oeuvre, elles seront  hors de prix et ne feront que des mécontents parmi les gens. C’est finalement l’autorité politique qui en payera éventuellement le prix électoral, sans qu’il y ait de lien sérieux, entre l’action et le verdict, s’il est mauvais, même si elle a opéré en prenant toutes les précautions, sans commettre d’injustice.

La sagesse et le bon sens commanderaient par conséquent que la collectivité s’efface, en tant qu’acteur de l’opération. Cette façon de voir prendra à rebrousse poil bon nombre d’esprits locaux qui s’imaginent en toute bonne foi être l’alpha et l’oméga de tout ce qui doit se faire dans leur commune.

Pourtant l’intérêt de l’autorité publique est plus d’être arbitre qu’acteur et de tirer les marrons du feu d’arbitrages successifs et habiles que de s’investir dans une infinité d’actions, de négociations, à vitesse imprévisible par rapport aux calendriers politiques, aux coûts toujours sous estimés, donnant lieu à revendications égoïstes, objets idéaux de chantage politique à n’en plus finir.

 

COMMENT RETABLIR LA CONFIANCE ET LE PROFIT ?

On ne rétablit la confiance et le profit que si l’opérateur inspire confiance et si des mécanismes garantissent le profit éventuel ? Pour inspirer confiance, il faut être compétent et responsable. Si nous laissons de coté la compétence, la responsabilité n’existe vraiment que si l’opérateur risque des fonds dans l’opération, en vue de réaliser à son tour des profits, on l’a compris. Tout autre discours sur la responsabilité et la sanction, politique notamment, n’est que “ vanité et poursuite du vent ”.

Et comme il faut toujours se méfier des aigrefins, des bateleurs, des illusionnistes, il faut que l’opérateur soit flanqué de quelqu’un de neutre, de capable, d’objectif, d’indépendant, de désintéressé, de qualifié, qui soit légitime aux yeux de la commune et des détenteurs de droits ( immobiliers ou personnels ) dans l’espace à reconquérir.

Cette sorte de coadjuteur, caution bourgeoise, observateur, médiateur, intercesseur auprès des uns et des autres , dépourvu de toutes prérogatives juridique, sauf de l’accès à la complète information et du droit de l’exprimer selon le mode qu’il lui parait opportun (public ou confidentiel), irresponsable sauf de la justesse de ses dires et de la loyauté de ses rapports avec les uns et les autres, ne peut être qu’un fonctionnaire de l’Etat.

Ainsi la commune qui se fixe l’objectif de reconquête sur une partie de son territoire, choisit librement un opérateur indépendant d’elle et demande à l’Etat de désigner un coadjuteur. L’opérateur, agent économique vraiment responsable, va librement livrer son diagnostic sur les potentiels et les tares du quartier à reconquérir. S’il se laisse aller aux complaisances et aux facilités, son diagnostic lui reviendra sur la poire. Il aura à payer les illusions rassurantes. Comme on le verra plus loin, il est assez indifférent qu’il se plaise au contraire à noircir le tableau ( avec l’espoir de rançonner la collectivité locale ) parce que celle-ci n’est pas et ne doit pas être, au départ, financièrement impliquée dans l’opération.

Et si elle le sera peut être, ce sera à un stade ultérieur dans des conditions de clarté beaucoup plus grandes.

L’opérateur devrait financer les études, la commune lui apportant tout ce qu’elle sait. Si aucun opérateur ne se présente, c’est la preuve qu’il n’y a rien à tirer du tout du quartier à reconquérir. En soi c’est déjà une information intéressante pour la collectivité et les détenteurs de droits du quartier.

Quand on investit son “ argent ” la continuité est bien mieux assurée que par des déclarations.

Le coadjuteur, par sa présence et son accès à toutes les informations, veille à ce qu’on ne néglige aucune donnée; il balise en quelque sorte le champ de bataille, les troupes et les armes. Il est pour la population du quartier et les détenteurs de droits un lieu permanent d’informations authentiques, nécessaire en raison de la méfiance spontanée que déclenche toute initiative de ce genre quelque part. Son appartenance extérieure évite que le recours à son savoir soit assimilable à un acte d’allégeance politique, comme ce serait le cas s’il  fallait aller interroger la collectivité, de même le dialogue direct entre un habitant et l’opérateur peut être embarrassant en l’absence de tout autre interlocuteur auquel on peut demander ce qu’il pense de ceci ou de cela.

Ainsi n’a-t-on inventé aucune procédure, n’a t-on mis aucun préalable financier. On a puisé dans le capital de notre société qui dispose d’opérateurs et de fonctionnaires encore compétents en urbanisme. Mais il faut se dépêcher car bientôt ils auront disparu, comme certaines espèces mal aimées. On n’est guère conscient de la perte de substance grise en aménagement.

Cette voie, acceptée sans réserve mentale, admet le moteur du profit et restaure un mécanisme de confiance, sans attenter à quoi que ce soit aux prérogatives décentralisées, au cas ou certains auraient craint que leur amour propre eût à en souffrir. Il reste maintenant à mettre du carburant dans les moteurs.

 

LE CARBURANT DES OPERATIONS COMPLEXES.

Le carburant n’est pas le profit immédiat comme on s’y attendait, mais la valeur potentielle du site, si on le regarde avec des yeux qualifiés et la conviction, nécessaire et suffisante, que cette valeur n’a pas à être immédiatement payée et confisquée par les détenteurs de droits qui auraient été informés de son hypothétique existence, et que toute intervention foncière publique, telle qu’on la pratique habituellement, (DPU, etc.) à l’aveuglette avec des arrières pensées dissimulées, ne manque pas de provoquer.

Cette valeur potentielle dépend de trois facteurs différents :

- la situation générale du site,

- l’état actuel de décrépitude du site,

- les intentions d’urbanisme de la commune.

Ainsi y a-t-il des sites privilégiés, en pleine décrépitude dont l’avenir dépend des intentions communales.

La dialectique de l’état actuel et des intentions déjà difficile à gérer en milieu rural ( zone NA libre de construction ) est proprement ingérable en milieu bien ou mal urbanisé.

Dans le processus que nous avons décrit, la commune s’est borné à désigner un opérateur et l’Etat, un coadjuteur. Il n’y a pas d’autres intentions affichées et surtout aucune intention d’urbanisme.

La reconquête ne sera possible que si l’opérateur parvient, après avoir librement analysé à sa façon le site pour savoir s’il persiste, et obtenu un nihil obstat de la commune de persévérer, à convaincre les détenteurs de droits de participer à l’opération au lieu de croupir dans la misère où ils sont et resteront.

Cette participation se fait donc pour un échange de droits réels immobiliers, ou de droits personnels divers comme la propriété commerciale, contre des droits mobiliers, des titres, en l’absence de toute rémunération. Cette opération d’apport a pour effet de mettre entre parenthèse, la valeur que nul ne serait capable de payer. Elle ne prive pas le propriétaire de la jouissance de son bien. Elle rend seulement ce bien beaucoup plus liquide le moment venu, quand il aura une valeur supérieure et que son détenteur trouvera son intérêt à le vendre au prix du marché ou à en tirer un profit sous d’autres formes. (.dation., revenus financiers etc...), on met de cette façon l’ingénierie financière à la portée des propriétaires...

La valeur comptable de bilan qui n’a pas à être élevée, ne grève en aucune façon l’opération puis qu’aucun paiement n’a eu lieu, contrairement à ce qui se passe avec des acquisitions foncières et le dédommagement des droits (réels ou personnels) divers qui impliquent un préfinancement considérable, hors de portée des collectivités publiques et des agents économiques (à la  vaste échelle de l’opération complexe).

Il est facile de comprendre que cette transmutation n’est pas à la portée d’une collectivité publique. Elle implique confiance et perspective de profit. Elle exige compétence et capacité d’entreprendre avec beaucoup de souplesse et de progressivité dans le cadre de contrats de droit privé, librement consentis et soumis à la sanction du juge judiciaire en cas de manquement à la “ parole donnée ” par écrit en l’occurrence.

Que l’opérateur dévalorise ou non la valeur actuelle est indifférent, avons-nous dit, car c’est moins la valeur absolue des biens qui compte, que leur valeur relative, les uns par rapport aux autres et il est inutile dans ce cas de se donner des illusions en les surévaluant.

Aucune réforme de procédure ne s’impose pour faire cela. En revanche et sans que l’Etat y ait à perdre pour attendre, il y aurait lieu de prévoir que ces opérations d’apport se fassent en exonération totale de droits de mutation et que le régime fiscal des plus values soit très favorable.

La difficulté de l’opération n’est pas à minimiser, compte tenu des comportements habituels mais il ne faut pas oublier qu’on est en terre paupérisée et dégradée sans espérance de transformation publique ou spontanée, que les dispositions d’urbanisme ne sont pas nécessairement propices à la construction égoïste sur chaque bien isolé et que toute construction nouvelle pâtit pour sa commercialisation de la médiocrité de l’environnement.

Par ailleurs, le champ territorial de l’opération n’est pas encore défini et n’aura peut être pas à l’être. C’est finalement l’opérateur qui le détermine en fonction de l’adhésion des détenteurs de droit. Une trop grande gourmandise égoïste de leur part ne peut que faire réfléchir l’opérateur qui laissera les trop gourmands dans leur coin et leur misère.

Ce climat de vérité et de sanction immanente est donc de nature à changer la représentation que les gens peuvent avoir de la valeur des droits qu’ils détiennent.

Pendant toutes les démarches informelles de l’opérateur avec les “ gens ” de la zone, le coadjuteur est là pour rassurer, décoder, expliquer, rectifier certaines erreurs de fait, de droit ou de compréhension, commises ou présumées par les uns ou les autres. Il appose en quelque sorte un brevet de probité et de justesse sur ce qui se passe. Il est un amplificateur de confiance, ce bien si précieux dans la matière sulfureuse de l’immobilier.

 

LA REAPPARITION DE COMMUNE.

On n’a exclu la commune que dans son propre intérêt. Seuls les esprits susceptibles ne l’auront pas compris. Jusqu’alors elle a laissé faire, à part le nihil obstat qui ne doit pas être formalisé par un acte, car la matière potentielle est en fusion ou à l’état naissant.

Durant cette phase délicate, indépendante pour son issue, du potentiel quantifié de valorisation, à l’exception du diagnostic que le quartier peut être valorisé, rien n’interdit à l’opérateur d’avoir des contacts avec la commune, de préférence en présence du coadjuteur qui dresse un procès verbal des conclusions, s’il y en a. Sa présence et le P.V. évitent les malentendus, qu’il faut à tout prix éviter.

Si les démarches prospèrent, l’opérateur en vient à préciser ses vues. On retrouve toujours les mêmes choses : nature des activités, quantité ou densité, esquisse d’organisation nouvelle.

La transmutation des droits supprime l’essentiel des problèmes ; le paiement sous une forme ou une autre, des droits remis en apport n’est obligatoire qu’à partir du moment où son détenteur doit en être physiquement dépossédé puisqu’il en avait gardé la jouissance jusqu’à ce moment là.

La commune détient l’ensemble des clefs de l’opération même si elle s’est bien gardée de s’y immiscer ou d’y mettre des fonds :

1. Elle est, à ce stade, libre d’avancer ou de ne rien faire, mais il reste une question en suspens, liée à la désignation de l’opérateur qui va engager des dépenses et passer beaucoup de temps dans les palabres et les études, ainsi qu’à la valeur juridique des engagements, s’il y en a, figurant dans les procès verbaux. On peut imaginer un partage des dépenses d’études pour limiter les abus et opérer dans les délais.

2. Elle détient les clefs du POS, s’il faut le changer ou de la ZAC s’il en faut une.

3. Elle détient les clefs des permis de construire.

4. Elle détient les clefs de la réalisation d’équipements publics qui ne relèvent que d’elle et éventuellement d’autres collectivités publiques.

Si elle n’a aucune idée, elle entérinera ce qu’on lui propose, si elle en a, elle s’engagera dans un échange avec l’opérateur destiné à mettre en concordance ce qu’elle souhaite avec les réalités.

Si elle est irréaliste, l’opération ne se fera pas et ce sera sa responsabilité même s’il sera de bonne guerre d’imputer cette responsabilité à l’opérateur. Mais si le dialogue se fait comme il doit se faire, toutes les pièces sont publiques, ce qui limite les polémiques.

Si elle est réaliste, un accord sera trouvé car entre gens réalistes, sérieux et confiants, on trouve toujours un accord.

Il n’y a donc pas de procédure à inventer mais à user de celles qui existent (modification du POS ou ZAC selon le cas) en veillant à ce que les palabres et les accords antérieurs soient en quelque sorte la matière des dossiers soumis à ces procédures pour qu’on ne reparte pas à zéro, comme on a l’art de faire en général. Ce souci de “ purification du droit ” doit présider pour éviter d’empiler les procédures qui font perdre du temps en accordant une prime aux maîtres chanteurs.

 

LES FINANCEMENTS PUBLICS ET PRIVES.

C’est la dernière question en suspens. L’habitude étant prise de faire payer aux aménageurs l’essentiel des équipements publics, il serait étonnant qu’il en aille différemment et la question n’est pas de vouloir changer les systèmes ou les comportements par des textes.

Bien des maires considèrent que tout ce qu’ils prélèvent sur l’aménageur, c’est autant de profit transféré de l’actionnaire vers la collectivité publique. En cela ils pensent juste mais ont tort.

Faute de savoir ce qu’il en est, ils tapent fort quand la conjoncture s’y prête et font ce qu’ils peuvent quand elle ne s’y prête plus c’est à dire plus grand chose, par nécessité. Les choses et les êtres sont ainsi.

Quand un quartier en perdition peut faire l’objet d’une reconquête en raison des profits à en tirer, il n’est pas interdit que la collectivité retrouve ses réflexes comme il n’est pas interdit qu’elle contribue à l’opération. Il n’y a pas de règle et s’il y a une décision à prendre, il faudrait qu’elle soit fondée à la fois sur la justesse, l’objectivité, le réalisme des informations et sur les risques financiers pris par l’opérateur et les opérateurs - constructeurs, surtout les premiers, qui estiment l’opération possible sans pour autant le jurer. Nul est à l’abri d’aléas.

Aussi, si profit il y a, il faut que chacun consente à prendre son bénéfice quand il est vraiment réalisé au lieu d’encaisser le prix de l’ours avant de l’avoir tué.

La règle qui a été appliquée aux détenteurs de droits doit également s’appliquer à la commune. Participer aux profits quitte à investir d’abord, au lieu de raquetter les opérateurs en amont, avant toute recette.

C’est une règle économique honorable qu’il n’y a aucun déshonneur à respecter. Le coadjuteur pourrait utilement la rappeler à ceux qui l’oublieraient.

 

CONCLUSION

Je ne sais si M. Sauvez pensait à cela en écrivant, en conclusion, qu’il fallait une “ maîtrise d’ouvrage forte ”. Je n’aime pas l’adjectif “ fort ” qu’on mêle à toutes les sauces et je ne sais si le système correspond à ce critère. Ce qui parait essentiel, c’est que l’opérateur soit privé, que la commune reste dans son rôle ( finalité, arbitrage, facilitation ), qu’elle évite de plonger ses mains et ses pieds. dans l’argile immobilière où elle s’enliserait, que la confiance domine l’atmosphère et que, s’il y a du profit, on n’ait pas trop d’illusion, ni la tentation de le soutirer avant d’être sûr qu’il est bien réalisé. Sans un renversement radical des représentations traditionnelles, les opérations complexes resteront longtemps aussi indispensables qu’impossibles.

Ce renversement n’implique, contrairement aux propositions habituelles, aucune législation nouvelle sauf fiscale, ni aucun moyen financier spécial. C’est peut être là que le bât blesse : SANS LOI, PAS DE GLOIRE ET SANS MOYEN FINANCIER, PAS D’ENFLURE ET DE GASPILLAGE. Il n’y a donc pas de quoi déclarer la mobilisation. Mais qu’y a-t-il à perdre de tenter le pari ? De toute façon, les communes sont dans l’impasse avec leurs quartiers sur les bras. Et nul ne viendra les soulager. Il n’est pas irréaliste d’avancer dans cette voie, qui peut se limiter à des enjeux modestes au départ. Le problème est dans les mains des communes, et non des agglomérations qui n’existent pas, et si on excepte la difficulté strictement psychologique de s’y prendre autrement pour attaquer le problème, la seule difficulté est de trouver un opérateur motivé. Après la crise de l’immobilier, il n’y en a plus guère.

 

Antoine givaudan