LE « LOIN » et le
« PRES »
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ANTOINE GIVAUDAN
( 02 NOVEMBRE 1999 )
ORIGINE ET
DESTINATION
Cet apologue n'est récent que par la date où il a été écrit.
Il est présent tout au long des « écritures » et a constitué un principe directeur des modestes
initiatives que j'ai pu prendre et de mon action dans les entreprises
auxquelles je fus mêlé. Il entre dans une méditation très ancienne sue le thème
« POUVOIR ET DISTANCE » inspirée
par la lecture de l’extraordinaire petit livre du Général de Gaulle « Au fil de l’épée» et par
mon service militaire à la base. Sur le pouvoir et ses dilemmes j’ai caressé
périodiquement le fantasme d’écrire un manuel à l’usage des gouvernants démocratiques
dans le style du « Prince » de Machiavel. Rêve sans lendemain qui
donne cependant la mesure de ma dévorante présomption
intellectuelle ! !. ( Cf. #3000# ).
On entend souvent d’éminents
individus, par la position sociale qu’ils occupent, affirmer avec componction,
« On
n’administre bien que de près », sous entendant par là qu’on
administre mal de loin, en visant, sans les nommer, les fonctionnaires et
surtout les hauts fonctionnaires des bureaucraties centrales, éloignés des
réalités humaines et géographiques.
La
formule était l’un de ces refrains servis à tout propos par les partisans de
décentralisation. ( Cf.#1976-12-30---E#.
1er
alinéa )
Elle
avait le don de m’irriter à cause de la « réduction du champ mental » qu’elle
sous-entendait.
Le « loin »
et le « près » sont présents en toute chose ; l’un
n’existe pas sans l’autre ; ils sont indissociables et prétendre exclure
l’un ou l’autre, c’est commettre l’un de ces contresens dont il faut payer un
jour le prix très élevé.
Le « loin »
ne se comprend que par rapport au « près » de même que le « près »
n’a de sens que par rapport au « loin ».
« L’honnête homme »,
si j’ose employer une expression surannée, est celui qui attache du prix à voir
les choses ( ou les hommes ) aussi bien de loin que de
près, parce qu’il sait bien qu’il ne les verra pas de la même façon.
Le
« décideur
public » qui, plus qu’un autre, devrait être un « honnête homme », de par
la position où le destin a bien
voulu le placer, a donc :
« L’OBLIGATION DE VOIR LES CHOSES DE PLUS LOIN, QUAND IL DOIT SE PRONONCER SUR DES CHOSES PROCHES ET DE VOIR LES CHOSES DE PLUS PRES QUAND IL DOIT SE PRONONCER SUR DES CHOSES LOINTAINES ».
Qu’on
veuille bien graver ce précepte fondamental dans la mémoire.
Le Destin,
qui est avare, n’accorde pas toujours à ce décideur le
privilège de voir les choses, à la fois de loin et de près ; il
l’oblige rarement à refaire tout seul le chemin de leur « connaissance » à leurs différentes échelles. Aussi
appartient-il au « décideur public honnête homme », s'il en
existe, de s’exercer, par tous moyens, à voir les choses de près et de loin.
Eprouvante ascèse !
Consistant,
pour celui qui s’y soumet, à se « mettre à la place de », elle montre
que le « loin »
et « le
près » sont inséparables malgré les vérités contraires qu’ils
contiennent ou révèlent.
L’exercice
n’est jamais sans conséquence, à moins d’être un « robot » ou un « insecte ».
Il y a beaucoup de robots et d’insectes dans la classe des
décideurs publics parce que la fonction y prédispose.
Le « robot »
est celui qui agit conformément à un programme excluant
consciemment et délibérément, de voir de « loin » ou de
« près ».
"L’insecte"
est celui qui agit de la même façon sans conscience du
« loin » et du « près ».
Pour les
deux, tout est donc simple. Celui qui prononce, enflé de présomption et de
suffisance, mais en vérité pour plaire, la phrase incriminée, n’est donc
souvent qu’un «robot »
auto - programmé soucieux avant tout de se reproduire à n'importe quel prix,
sans hésiter pour ce faire, à dire n'importe quoi [ et à en faire tout autant ].
La
question se pose à l’occasion de toute décision à prendre. Le « principe »
est loin ; la « réalité » est proche, vivante, physique ou humaine;
elle est faite de « quoi » et de « qui » qui
s’entremêlent.
Le « tout »
est loin, la « partie »
est proche. Le « tout »
n’est rien sans la « partie » et la partie n’est rien
sans le « tout ».
La
question devient fondamentale et déterminante dans les occasions où le pouvoir
invente, réinvente, reforme et réorganise ses institutions.
C’est
dans ces moments, qui devraient être rares car il n’est ni utile, ni justifié
de toucher trop souvent aux institutions sociales ( et au « droit » qui en est à la fois l’expression et le code
génétique ) que le pouvoir révélera sa sagesse ou sa légèreté.
C’est
dans sa manière d’introduire dans les mécanismes institutionnels le « loin »
et le « près » qui leur sont nécessaires qu’il exprimera
son génie ou sa sottise, sa science ou sa folie.
Les « grands institutionnalisateurs »
sont très rares. Ceux qui prétendent à l’être doivent être à même d’allier
l’organisation sociale et la NATURE
HUMAINE, ( Cf. #4100# ) sans sacrifier l’efficacité de l’une à l’imprévisibilité de
l’autre, sans faire prévaloir, a priori, l’une ou l’autre, parce qu’elles sont
deux réalités inséparables, elles aussi.
Malheur au peuple dont les
gouvernants veulent changer l’homme. Ceux-là ne voient que du « loin ».
Malheur
au peuple dont les gouvernants ne savent que suivre le vent dominant. Ceux-là
ne voient alors que du « près ».
Ils font
courir l’un et l’autre le pays ou leur communauté à la catastrophe.
Notre
histoire est jonchée de cette mauvaise herbe.
Dans
l’aménagement de l’espace, le « loin » et le « près » ne
cessent de s’opposer et dans la tête des « robots » tribalisés, le « près »
doit prévaloir sur le « loin », sans discernement, car il permet
sans doute mieux d’ajuster le « quoi » au « qui » et de
suivre le vent en négligeant ou rejetant le "loin".( Cf.[1999-11-03---H-LE-QUI-ET-QUOI]).
Il est
cependant cocasse et inquiétant de voir proliférer des « autorités indépendantes »
diverses auxquelles on arroge la vertu d’être "plus loin" des intérêts à
arbitrer, comme si les pouvoirs publics, et l’Etat d’abord, avaient perdu cette
vertu première, d’être « loin » et « près » à la
fois.
A force
de se prosterner devant le « près », on se contraint ainsi à
créer des pouvoirs «plus loin » dans lesquels l’assujetti
devrait avoir enfin confiance.
Les « robots »
de service, la bouche pleine de « près », se sont finalement privés
de leur prérogative souveraine, celle d’arbitrer car, « trop près »,
ils se sont déconsidérés. Ils sont devenus des pantins.
Etrange
évolution de l’Etat et des institutions publiques dont on n’est qu’aux
prolégomènes, avec l’Europe, l’influence anglo-saxonne et nos ridicules
spécificités, dans un « près » contraire
à l’esprit universel français qui, à certaines époques privilégiées de
l'histoire, a fait rayonner notre pays. Comme tout cela semble loin!
A force de flatter la médiocrité,
le « petit », le « local », le tribalisme domine la vie
publique et « l’arbre du près »
nous empêche de voir la « forêt » qu’on ne voit que
de « loin ».
La mutation des télécommunication bouleverse depuis 25 ans la
représentation traditionnelle du "prés" et du "loin"
en inversant une hiérarchie traditionnelle imposée par la nécessité. Comment
créer de la distance et "prendre du champ" dans les sociétés de plus
en plus soumises au dictat de l'instantané et de la proximité , fût-elle
virtuelle? Telle est l'exigence qu'il faut apprendre à réinventer.
Je ne suis ni favorable au
« près » et ni favorable au « loin ». Je récuse en revanche les
théories simplistes que les « robots » se plaisent à répandre au nom
de la démocratie ou, ce qui est pire, en prétendant démocratiser la vie
sociale.
Je sais seulement que lorsque je
suis trop loin, j’ai besoin et je me dois d’aller voir de « près » et
inversement quand je suis trop « près », j’estime nécessaire et J'ai
le devoir de regarder de plus « loin ».
NOTRE
BELLE PLANETE QUI NOUS EST SI PROCHE
NE
SERAIT PAS, SANS SON LOINTAIN SOLEIL.
ANTOINE
GIVAUDAN