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LE « QUI » ET LE « QUOI »

 

ANTOINE GIVAUDAN

 

( 3 NOVEMBRE 1996 )

 

 

ORIGINE ET DESTINATION

Il s'agit d'une ancienne expression personnelle, d'un raccourci commode, pour distinguer, quand on administre, les deux objets inséparables qu’on a généralement devant soi et qui donnent souvent lieu à des cas de conscience ou à des tiraillements. Ce second apologue, après le « loin » et le « près » ( Cf.[1999-11-02---H-LE-LOIN-ET-PRES]) fait partie des méditations qu’il me plut souvent d’avoir sur l’action administrative, ses nuances et ses difficultés.

Il s'agit là d'une « écriture » que je pourrais qualifier d'"anti-apocryphe" en ce qu'elle aurait pu être datée du début des années 70 lorsque les POS commençaient à poser quelques cas à la conscience.( Cf.#1974-02-16---H#)

 


 

 

 


Administrer, c’est prendre des décisions qui concernent des « gens », dans leur vie la plus simple, leurs intérêts ou leurs passions. Des « gens », qui sont autant de « qui », de sujets, avec leurs droits et leurs exigences absurdes ou fondées, mais toujours légitimes dans un pays libre.

Administrer, c’est aussi se mêler du sort de "nombreux objets inanimés, qui prennent bien volontiers une âme", pour répondre à la question que se posait Lamartine, car ils appartiennent généralement à quelqu’un. Ainsi en va-t-il de l’espace et de son appropriation privée par une personne, ou collective, par une communauté de gens qui y vivent et estiment à juste titre avoir leur mot à dire sur son devenir. Administrer, c’est intervenir par conséquent sur le statut d’un « bien », sur le « quoi », qu’il s’agisse de biens meubles ou immeubles, en lui appliquant alors une réglementation fondée sur la loi démocratiquement votée par le Parlement.

L’urbanisme et l’aménagement ne s’intéressent pas, juridiquement parlant, aux personnes, aux « qui », en cela que la quasi-totalité de leur objet n’est que la propriété et le destin, heureux ou malheureux, qu’ils permettent de lui assigner.

Ce destin, juridiquement parlant, n’est pas déterminé, en fonction du « qui », c'est à dire du propriétaire, de sa fortune ou de son indigence, de son âge ou de sa filiation, de son domicile ou de sa nationalité, de son statut civil ou fiscal etc., etc...

La législation de l’urbanisme ne traite donc que du « quoi ». Les décisions qu’elle permet de prendre sont inopérantes vis à vis du « qui », de sa qualité ou de ses qualités. Elles ne sont fondées que sur les propriétés du « quoi », à quelque personne qu’il appartienne. Cette affirmation est vraie dans 95 % des cas et tenons la pour générale.

Ainsi est-on indifférent -- ou doit-on l’être -- à la qualité ou aux qualités du demandeur d'un permis de construire. Il n’intéresse en aucune façon l’autorité administrative, à l’exception du lien juridique ( seulement déclaré au demeurant ) qui le rattache au terrain de son projet.

De même la décision en réponse à cette demande n’a pas à dépendre du « qui », de la qualité de vieux ou de jeune, de riche ou de pauvre, d'humble ou de puissant, de solvable ou non... dont on peut avoir connaissance ou dont le demandeur peut essayer de se prévaloir.

Le « qui » n’intéresse pas ladite autorité et, à la limite, elle pourrait se dispenser de connaître son nom et son adresse, sauf pour lui adresser les courriers. Ce sont des caractères auxquels on ne pense pas volontiers si tant est qu'on n'en ignore pas jusqu'à l'existence, même quand on est cultivé.

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Cette évidence peut surprendre alors l’administrateur quoi se demande "Qui c'est celui-là?", sur le point de se prononcer en fonction des mérites du « qui ».

Opportunément informé des limites de sa compétence, il se ravise, conscient qu'il allait administrer à la « tête du client », ce qui ne se fait pas dans une société où prévaut l'état de droit. Nous savons pourtant que cette tentation humaine est grande qui peut se manifester et qu’on y succombe d'autant plus facilement qu'on connaît le « qui ». Quand ce "qui" se présente avec ses attributs de notoriété devant le guichet, au cours d’une consultation ou en toute autre circonstance, toute autorité administrative a quelque mal à les oublier et quand se présente un "Qui ?", est grande la curiosité.

Si ladite autorité, qu'elle soit élue ou nommée, doit aux ''qui" d’égaux égards quels qu’ils soient, dans ses relations avec eux, leurs attributs avantageux ou préjudiciables ne comptent cependant pour rien, en tant que tels, sur le terrain du droit. Ce peut être dur à avaler d'un côté comme de l'autre ou des deux à la fois.

Chacun a déjà compris qu’il est plus facile d’administrer le « quoi » en « oubliant » le « qui » lorsqu’on est bureaucrate de l’Etat que lorsqu’on est élu local.

Mais oublier le « qui », pour le bureaucrate, ce n’est pas oublier les égards qu’on lui doit, car le "qui" est un citoyen, « majeur et ignorant », ( Cf.[1983-10-00---H-LE-PETIT-MANUEL-DU-BUREAUCRATE-AMENAGEUR]. Précepte N°22 ). Aussi, le bureaucrate doit ou devait-il apprendre à mieux traiter ce « qui » paradoxal sans que ces égards puissent changer quoi que ce soit au destin de son « quoi », déterminé ou pré-déterminé indépendamment du « qui », selon la loi.

A l’inverse -- mais qui peut bien le lui apprendre -- l’élu local doit s’habituer à ignorer le « qui » pour définir le « quoi », démarche intellectuelle et sociale, contraire au bon sens, quand le « qui » détient un suffrage dont l'élu dépend pour son mandat.

Cet antagonisme est d’autant plus présent que la commue est petite et que le « qui » est tout proche, psychologiquement et physiquement, du pouvoir, qu’il peut lui taper sur l'épaule s'ils le rencontrent dans la rue.

C’est pourquoi, quand on se prépare à fixer le destin d'un quelconque « quoi », en tripotant par exemple un POS, il est bon de travailler de près pour ne pas arrêter n’importe quoi, par ignorance de la géographie sinon de la topographie, tout en restant distant du « qui », pour ne pas le déterminer en fonction des personnes concernées, des "qui" qui ont mille raisons de s'y intéresser.

Délicate exigence s'il en est, satisfaite au moins mal, quand la décision relève à la fois du bureaucrate et de l’élu. C’est l’idée du double regard, du coffre à deux clefs des ordres religieux ( Cf.#1700# ).

Admettre cette idée n’est pas se méfier de la démocratie locale, ni prêter une vertu transcendante au bureaucrate, la sagesse conseillant de se méfier des deux mais simplement se conformer à l’ordre du monde qui veut que l’être humain a des sentiments différents selon l’uniforme dont il est revêtu.

Dans toute société démocratique, la séparation des pouvoirs répond aussi à cette nécessité d’obliger l’être humain à épouser le rôle conféré à l’institution qu’il occupe.

Au sein des microcosmes où l’espace s’aménage, malgré les apparences ou malgré les principes admis de la démocratie locale, il n’en va pas différemment d'autant que les pouvoirs d'édicter, de contrôler, de prélever ou de prendre, sont confondus en une seule et même autorité.

Pour bien agir sur le « quoi », il ne faut pas, à certains moments, que le « qui » occupe trop de place ou devienne envahissant.

La loi qui ignore cette évidence est inappropriée à moins que la société, ayant intériorisé dans ses mœurs les multiples impératifs qui aboutissent au bon « quoi », efface d'elle-même la difficulté.

Ce n’est pas vraiment le cas, malgré des exceptions, dans notre bien-aimé pays.

 

ANTOINE GIVAUDAN